mardi 14 avril 2026

Lettre de Non candidature au Jury du Livre Inter 2026

(pour référence :  https://apprentiessages.blogspot.com/2026/03/que-reste-t-il-de-mon-enfance.html )

J'ai l'honneur par la présente de ne pas présenter ma candidature au jury du livre Inter 2026. 

            Je vous prie de bien vouloir ne pas vous méprendre ; chaque année j'entends l'appel à candidature lancé sur les ondes (95.25 sur la bande FM nazairoise), et chaque année y résister est une torture, surtout quand on considère la qualité des présidents de jury avec lesquels vous appâtez les auditeurs. Aussi, rien n'aurait pu me faire davantage plaisir que de concourir pour participer à un jury parmi lequel, une fois sélectionné, si on l'est, on lit des livres, on formule son opinion à leur sujet, on la défend face aux autres membres du jury, on vote pour son chouchou et on finit par se ranger à l'opinion majoritaire pour décerner un prix qui émane du public au lieu d'être décerné dans l'entre-soi du petit monde intellectuel qui les produit. 

            Peut-être est-ce le moment pour moi de vous expliquer la place centrale qu'occupe le livre depuis aussi loin que je m'en souvienne. 

            Née en 1974 à Bruxelles d'un couple hétérosexuel relativement mal assorti de Français expatriés, au sein duquel l'instabilité mentale maternelle tout autant que les obligations professionnelles paternelles ont accentué les bouleversements liés au fait de subir un déménagement tous les deux à trois ans, la lecture a été pour moi bien plus qu'un passe-temps ; c'était une ligne de survie, un tube se déroulant depuis la métropole pour m'apporter dans ces plongées successives dans des cultures si différentes les unes par rapport aux autres l'oxygène nécessaire à ma survie, une respiration d'autant plus vitale que les disputes entre mes géniteurs et leur incapacité à remplir leur rôle éducatif rendaient notre foyer incroyablement dysfonctionnel. 

            J'ai commencé à manipuler des livres avant de savoir lire. C'était en l’occurrence des bandes-dessinées publiées par les éditions Dupuis : Gaston Lagaffe, Boule et Bill, Spirou et Fantasio, Luky Luke. J'en veux pour preuve ce cliché que mon père avait pris en 1976 ou 1977, sur lequel l'on me voit assise sur un tapis de bande-dessinées entre mes deux demi-sœurs adolescentes m'encadrant allongées sur le ventre ; je dois avoir dix-huit ou vingt mois, je tiens le Nid des Marsuplilami, ma préférée, à l'envers. 

            Le cliché est mignon, mais chaque fois que je regardais cette image prisonnière d'un cube destiné à exposer six des meilleurs clichés d'une famille idéalement recomposée alors qu'elle s'apprêtait à se décomposer irrévocablement, je me souvenais avec force d'un sentiment qui m'avait envahi au moment où mon père avait saisi sur le vif la scène. Je ne regarde pas l'objectif alors que mon père l'a demandé, mais la bande-dessinée ouverte, et je suis sur le point de fondre en larmes : je tentais désespérément de convaincre quelqu'un autour de moi de me la lire, une fois de plus, sans doute une fois de trop ; vous n'ignorez pas pour en avoir eu à quel point les enfants peuvent se montrer canulants quant à leur puérils coups de cœurs, et combien relire la même histoire encore et encore peut sembler lassant alors que c'est tout ce qui suffit au bonheur de l'irritant bambin. 

            J'ai eu la chance alors que j'étais scolarisée en maternelle en 1978 au Nigeria d'avoir pour voisine à Ikoï où ma famille était logée une jeune demoiselle anglaise ayant quelques années de plus que moi. Le pays était trop politiquement instable pour permettre aux enfants occidentaux d'avoir une vie sociale impliquant des déplacements ; elle s'est donc retrouvée à devoir « jouer » avec une enfant n'ayant ni son âge, ni le même niveau scolaire et qui plus est ne parlait pas pas un mot de sa langue maternelle, obligation lui en étant faite au seul prétexte que la gamine en question vivait dans la maison mitoyenne à la sienne. 

            J'ai oublié le prénom de cette enfant, mais je n'oublierai jamais ce qu'elle a fait pour moi ; elle m'a appris mes lettres et mes chiffres en anglais, à une époque où être en maternelle signifiait surtout faire de la peinture avec les doigts, apprendre par cœur des comptines aux paroles surréalistes chantées en chœur juste avant la sonnerie de midi et demi, rouler de la pâte à modeler pour produire des boudins que les plus vifs d'entre nous devaient assembler pour faire des bonhommes. 

            Et elle s'y est pris comme on l'avait fait pour elle, par le jeu, avec un petit tableau blanc sur lequel on collait des lettres et des chiffres en plastique muni d'un aimant : « I would be the teacher, and you... You would be my student ». C'était nettement plus intéressant que de voir ma mère se disputer avec Fidelia à longueur de journée à propos de mon frère né en mars de cette année-là aussi ai-je accepté avec reconnaissance. 

            Cette merveilleuse initiatrice ne s'était pas contentée de m'apprendre à chantonner « ey bi ci di i effe dgi, heyche aïe djay kay elle aime haine, ô pi kyou âre esse ti vi, ô pi kyou âre esse ti vi, dobeul you eks ouaï zed, zatss ine inglishe ey bi ci » ; à son contact patient j'ai appris à parler couramment anglais à l'âge de cinq ans et et mieux, je le faisais avec l'accentuation la plus difficile à acquérir, celle du Queen's English. 

            Ce que personne n'avait vu venir c'est que jouer à l'élève de cette exigeante institutrice m'avait apporté un tout autre savoir. Car elle s'est mise en tête de me faire lire des mots en anglais, utilisant pour ce faire un ouvrage illustré mettant en scène des dinosaures humanisés dans des situations sociales auxquelles n’importe quel enfant pouvait s'identifier (les dinosaure à l'école, à la plage, aux sports d'hiver, etc.), un livre se finissant par un conte rapportant l'amitié entre un petit garçon et un vrai dinosaure, de la taille d'un dragon, lesquels se rendaient dans une fête foraine où l'enfant gagnait une peluche de dinosaure ; un livre qu'elle me donna à son départ sans doute parce qu'elle était devenue trop âgée pour continuer à trouver plaisir à sa lecture. Cela a été mon premier livre personnel et je l'ai longtemps conservé, caressant au travers de la marque des dents dans le cartonnage de sa couverture, le souvenir du lapin que nous avions eu quelques temps chez nous, à Lagos.           

            Elle utilisait cependant avec moi deux autres ouvrages qu'elle a emporté avec elle à son départ mais dont j'ai conservé une mémoire précise, un pop-up décrivant des monstres vivant dans chacune des pièces d'un manoir hanté, dont j'ai découvert un exemplaire en français bien plus tard, lors d'un anniversaire chez un camarade de classe, et un autre, Gnomes, dont elle avait un exemplaire traduit en Anglais du Néerlandais, édité chez Panbooks, que j'ai longtemps cherché en vain ne me souvenant plus du titre exact ni de l'éditeur, mais dont j'ai fini par retrouver un exemplaire original il y a peu de temps en triant des dons à l'antenne locale du Secours Populaire Français où je suis restée bénévole plusieurs années ; le relire m'a replongée dans cette période de ma vie tellement étrange, où il y avait par exemple ce grand manguier dans la cour de notre demeure, à propos duquel Fidelia la nourrice de mon petit frère disait qu'il ne fallait pas étendre de linge dessous parce qu'y tomberaient des vers de « Calhor », un parasite dont j'ai dû être opérée au mollet gauche parce que ma mère voulait voir si c'était vrai et avait expérimenté avec les draps de mon lit, tout en feignant une ingénuité inquiétante avec le médecin qui creva l'abcès devenu énorme pour me débarrasser du parasite, prétendant qu'elle n'avait aucune idée de la façon dont je l'avais attrapé, ce qui n'augurait rien de bon quant à la façon dont elle traiterait ses enfants ultérieurement. 

            Entre le moment où nous sommes revenus du Nigeria et celui où nous avons suivi mon père en charge de la création de la ligne Palos Verdes du métro de Caracas au Venezuela (1980-1982), ce dernier a pris une photo de moi en train de contempler un périodique pour enfant centré autour des Barbapapa, dans ma chemise de nuit préférée en coton jersey rayé crème, brun, rose, dans la pose du penseur de Rodin, le menton posé sur le poing. Je me souviens de ce moment, parce qu'il a pris la photo et ensuite est parti chercher ma mère totalement bouleversé : « Chérie, la petite, elle lit ! ». 

            Son émerveillement n'était pas feint ; je n'étais pas encore rentrée au cours préparatoire à l'école des Gravelles de Saint Maurice ; je devais le faire à la rentrée de septembre, je n'étais donc pas sensée être capable de lire. Ma mère était venue voir et avait décrété que mon père « folleyait » je ne faisais que regarder les images, je ne pouvais avoir appris à lire, qu'il ne soit pas stupide, enfin poussin. 

            L'affirmer si péremptoirement devrait lui permettre ultérieurement de se valoriser à mes dépends, mettant en avant des qualités maternelles qu'elle n'avait pas, qu'elle devait feindre d'avoir pour se rassurer socialement quant à ses qualités maternelles, et je n'ai dû qu'au fait qu'elle ne m'aimait pas d'échapper à toutes les ponctions lombaires et autres examens médicaux douloureux subis par mon frère chaque fois qu'il lui prenait de prouver au monde entier mais surtout ses anciens collèges de l'hôpital de Créteil qu'elle était une bonne mère, assez pour distinguer les signes distinctifs d'une méningite, et on la croyait sur parole, d'autant plus facilement que comme on vivait dans des pays tropicaux, il se pouvait qu'on eût contracté quelque maladie aux symptômes trop rares en Europe pour que le corps médical y pensât. 

            Le plus cocasse dans cette situation, enfin si on peut tirer un trait d'humour des souffrances d'un petit garçon constamment soumis à des tortures physiques inutiles, c'est mon père a attrapé le paludisme en Guinée, moi j'ai eu une parasitose en vivant au Nigeria et mon frère n'a jamais rien eu de bien probant, alors qu'il a été rapatrié au moins deux fois d'Afrique. Oui, ma mère était probablement atteinte d'un syndrome de Münchhausen par procuration, et mon frère servait de faire-valoir à une anxiété de mère maladivement feinte. 

            Mais brisons-là, et revenons à ce que fut mon apprentissage de la lecture. 

            J'ai démarré la lecture à la rentrée 1980 en France, avec une méthode syllabique, « Pigeon vole ». Puis mon père nous a demandé de le rejoindre une fois son poste sécurisé, et je me suis retrouvée catapultée au Colegio Francia, au début du second trimestre sous la direction de madame de Zordo, laquelle apprenait aux enfants sous sa supervision à lire par méthode globale. Plus problématique pour moi, le nombre réduit d'élèves par classe leur avait permis d'avancer et ils avaient attaqué le second tome. 

            Ma génitrice s'est longtemps vanté d'avoir réussi à me faire changer de méthode en plein apprentissage de la lecture, mais en vérité, elle n'y serait jamais parvenue si je n'avais déjà su lire. Sa capacité à être ce tuteur patient et compréhensif qu'elle s'était cru être en me voyant « rattraper » sans réelle difficulté le niveau des autres enfants s'est vite heurté à une réalité autrement plus difficile lorsqu'il s'est agi d'aider mon petit frère à faire ses devoirs, puis plus pragmatiquement lorsqu'elle a dû réviser ses ambitions à son sujet à la baisse, peinant à ne serait-ce que l'intéresser à l'école. 

            Toujours est-il qu'à partir de mes cours préparatoires jusqu'à l'obtention de mon baccalauréat, la lecture m'a sauvé la vie. 

            Littéralement. J'aurais probablement tenté de me suicider plus de trois fois, si je n'avais eu la lecture dans ma vie, et j'aurais probablement fini par réussir. 

            Car la lecture était, au milieu des hurlements, des menaces, des chantages affectifs maternels, de l'immobilisme, l'indifférence, l'abandon paternels cette famille que je n'avais pas, les amis que je ne parvenais pas à me faire, la stabilité affective dont ma mère me privait parce qu'elle me jugeait moins digne de son attention que mon frère ; la lecture me permettait de comparer, de découvrir que ce que je vivais chez moi n'était pas une norme sociétale, juste une exception à laquelle j'échapperais tôt ou tard, en devenant adulte et indépendante, et, en attendant, les livres me procuraient une bulle de calme, de sérénité, de douceur dans laquelle je pouvais me maintenir même si le livre était fermé : il me suffisait d'un peu d'imagination pour vivre dans le roman ou dans le savoir que me dispensait tout ce que je dévorais jour et nuit. 

            Ainsi que je l'ai déjà évoqué, c'était un petit bout de France auquel je pouvais me raccrocher en plein cœur de tous ces endroits plus exotiques les uns que les autres, dont je devais réussir à acquérir la langue pour comprendre mon environnement immédiat, ce qui était facile, lorsqu'il s'agissait de l'espagnol « castellano » au Venezuela, mais s'est avéré autrement plus ardu lorsque la culture m'entourant n'était pas basée sur le même alphabet que le mien, comme en Égypte : où j'ai ouvert de grands yeux sur la route de l'aéroport me menant au Méridien où mon père était logé en attendant de trouver un appartement : tous les panneaux routiers dessinés en « vermicelle » à la ligne du dessus et écrit en anglais à celle du dessous étaient vraiment des indications dont je pouvais lire la traduction ; mon premier contact avec la langue arabe, se révéla à mes yeux d'enfant occidentale aussi mystérieuse que les hiéroglyphes ayant émergé des profondeurs de leur désertique, poussiéreux mais si prestigieux passé pharaonique dont j'étais tombée amoureuse avant mon départ à la suite d'une visite au département de l'aile Dénon au Louvre... 

            Autant ai-je appris à déchiffrer la plupart des cartouches royaux des trois différents empires de l'antiquité égyptienne à force de les avoir sous les yeux tant sur les monuments que nous avons visité mais encore sur les souvenirs (papyrus, « antiquités », sculptures de scarabées, bijoux en or et en argent produits par les artisans du Khan Khalili, etc.) destinés aux touristes occidentaux, autant la seule chose que j'ai réussi à apprendre de l'alphabet arabe, ce sont les chiffres, essentiels pour gérer les achats en livres et piastres égyptiennes. 

            C'est l'époque où mes parents m'ont abonnée à J'aime lire, un des mensuels de Bayard presses destinés aux apprentis lecteurs ; les aléas de l'acheminement postal pouvait les faire arriver dans le désordre, mais à chaque fois que ma mère me le tendait, j'étais assurée de retrouver Bonnemine, le petit crayon bleu ayant le même prénom que la femme d'Abraracourcix, une mine qui était devenue ma meilleure copine, en me guidant au fil des pages du « roman » aux jeux, puis à la bande-dessinée de Tom-Tom et Nana, dont j'enviais avec tant avidité la vie normale au restaurant parental, les relations fraternelles autrement plus affectueuses que celles que j'étais obligées de vivre avec ce petit frère cruel et vicieux qui ne manquait pas une occasion de « rapporter » tout ce qui lui passait par la tête afin de jouir physiquement en me voyant engueulée, humiliée et injuriée par ma mère puis admonester, culpabilisée et moralisée par mon père, lorsque ce dernier dégotait dans son agenda surchargé un peu de temps à consacrer à mon éducation, ce qui arrivait surtout la semaine des quatre mercredis, vous savez, ce jour calendaire que l'on fête comme la Saint-Glinglin, quand l'on trouve des poules avec des dents et que l'on gagne le gros lot au loto parce qu'on fait partie de ces cent pour cent de gagnant ayant eu l'intelligence de tenter leur chance. 

            J'ai aussi été abonnée très peu de temps à Astrapi, auquel mes parents m'ont très vite fait renoncer à payer au prétexte qu'un hebdomadaire, c'était trop cher, mais heureusement on pouvait le trouver au CDI du lycée français du Caire, à Maadi, où j'ai été scolarisée du CM1 (Institutrice, Madame Blandine) à la sixième (Professeur principal, Monsieur Bounhours, dont j'ai gardé un très mauvais souvenir, tout comme celui que j'ai de madame Deleuze en CM2 ; je leur en veux encore à ce jour tous deux de m'avoir dégoûtée des mathématiques en m'envoyant résoudre au tableau des problèmes que je n'avais pas compris, à croire que me voir lutter contre mes larmes de dépit et d'impuissance tandis qu'ils attendaient que j'écrive quelque chose à la craie sur cette surface verte honnie les faisait bicher) ; j'ai eu la chance d'avoir des institutrices qui accordaient beaucoup d'importance à la lecture. 

            Madame Châtillon titulaire de la CM2 A enseignait les matières afférant au Français, et Madame Deleuze qui était mon institutrice, celle de la CM2 B, nous enseignait les mathématiques et tout reste : l'arrangement pédagogique entre ces deux femmes permettait d'habituer les enfants de primaire à avoir l'année suivante plusieurs professeurs, et c'est sans doute ce qui a sauvé mon année scolaire, parce que si madame Deleuze avait été chargée de noter mon apprentissage du Français, je n'aurais jamais obtenu les évaluations qui m'ont permis de passer en sixième à une époque où les difficultés familiales commençaient à devenir perceptibles au niveau de ma scolarité déjà perturbée par les déménagements incessants. 

            Ces deux femmes avaient eu la finesse d'organiser une bibliothèque à un moment de notre scolarité où nous n'avions pas encore le droit de nous rendre au CDI. Chaque vendredi en fin de matinée avant la fin des cours, elles nous réunissaient en une seule classe, et disaient à haute voix les titres d’œuvres publiées en bibliothèque verte, rouge et or, poche folio, ou Castor poche Flammarion, une liste que j'entends encore aujourd'hui s'égrener dans ma tête avec leurs voix alternant d'un titre à l'autre : « La case de l'Oncle Tom... » « L'étalon noir... » « Flamme cheval sauvage... » « Les quatre filles du docteur March... »  « L'enfant de la haute mer... » « La pharmacie aux ballons bleus... », « Deux pour une... », « Un été aux Arpents... » « Les contes ROUGES du chat perché... » « Les contes BLEUS du chat perché... » « L'Aiguille Creuse... » « Les contes de la rue Mouffetard... » « Poil de Carotte... » 

            Après chaque énonciation elles marquaient une pause, vérifiant : on était sensés lever la main lorsqu'on entendait un titre qui nous tentait ; or, pour les ouvrages les plus courus, il fallait être attentif, car c'était à la première main levé que l'ouvrage était attribué. 

            C'est après avoir eu recours à cette bibliothèque pour les Grands du Primaire que j'ai découvert que les livres pour enfant n'était pas complets ; il manquait des chapitres, des paragraphes et pas toujours les mêmes en fonction des éditions. L'entreprise de mon père nous payait un allez-retour en avion par an afin que nous puissions passer les vacances d'été en France, une bénédiction, lorsqu'on vivait dans des pays aux hivers déjà assez chauds pour se croire en plein été. 

            Dans notre appartement rue Belbeoch de Saint Maurice, dans le Val de Marne, mes parents avaient dans leur salon une grande bibliothèque Rocher Bobois en acajou, avec à ma portée des encyclopédies diverses (Grand Larousse en soixante volumes, Histoire de France en deux volumes, Histoire des guerres napoléoniennes, que j'ai dû ouvrir une fois ou deux, mais guère plus Encyclopédies Quillet en plusieurs volumes, dans le savoir desquelles je me suis vautrée et ébrouer avec joie) ; j'apprendrai un jour à les emprunter pour faire mes devoirs, mais pour l'heure je ne les consultais que pour le seul plaisir d'apprendre les réponses avant que le programme scolaire ne les aborde, ce qui me permettait de crâner en classe en levant la main à chaque question des institutrices, moi qui adorais me faire remarquer et recevoir ces compliments qui me manquaient si cruellement à la maison. 

            Tout en haut se trouvaient des livres de poche, inaccessibles pour la petite fille que j'étais, à moins de sortir le grand escabeau, ce que je me dépêchais de faire chaque fois que ma mère s'absentait faire des courses à Créteil Soleil avec mon petit frère. Ces livres-là étaient des livres pour « grandes personnes » des auteurs qui l'étaient effectivement, comme Montherlant ou Cocteau, et puis des écrivains bien moins difficiles à aborder, comme Pagnol ou Louis May Alcott, dont ma mère possédait une édition intégrale qu'elle refusait de me le prêter alors que je voulais profiter de l'été pour le relire, moi qui avait tant aimé l'histoire quand je l'avais emprunté en collection Rouge et Or. Je me suis empressée d'aller le décrocher tel la queue d'un Mickey à sa première absence, avide de comprendre pourquoi elle avait décrété que c'était un livre pour adulte, alors que je l'avais lu il y avait à peine quelques mois. 

            J'ai d'abord remarqué que je mettais plus de temps pour le lire, sans doute parce que la collection rouge et or dans laquelle je l'avais découvert était écrit plus gros, et avait des illustrations mais surtout et cela m'interloqua assez pour me marquer à vie parce que j'y découvrais des passages entiers notamment à propos de la relation entre Jo et Laurence que je n'avais pas lu précédemment. Je me souviens avoir aussi appris avec stupéfaction que Jo et Laurence en dépit de leur évidente complicité mise en valeur dans l'ouvrage que j'avais lu ne se mariaient pas ensemble ; dans la collection rouge et or, l'histoire s'arrêtait peu après le retour du Docteur March de la guerre constituant un happy ending « approprié » pour de jeunes cerveaux en formation, alors qu'en fait l'histoire se poursuivait dans l'édition « pour les adultes » : je m'offusquais de lire la trahison de l'insupportable coquette d'Amy qui finissait par épouser Laurence, un homme que je décidais être bien faible pour préférer la beauté à l'intelligence... J'ai même cru que le livre que j'avais lu l'année scolaire précédente, en collection Rouge et Or était édité en deux tomes et ma classe n'aurait pas eu le second ; à l'occasion d'un passage à la bibliothèque de Saint Maurice j'ai découvert que l'édition de la pochothèque arc-en-ciel était pareillement mutilée, mais pas tout à fait sur les même choses, comme la fatale maladie de Beth, qui laissait accroire dans la collection Rouge et Or que Beth survivait ce qui n'était pas le cas dans cette autre édition. Le constat m'a d'abord plongée dans un abîme de perplexité, puis poussée à relire nombre de titres dans leur version « adulte », ce que la bibliothécaire me laissait faire sur place tant que je n'empruntais pas le livre. 

            En sixième ma première révolte ouverte contre la censure maternelle a été d'emprunter au CDI un livre qu'elle m'avait formellement interdit de lire, Sinouhé L'Egyptien, de Mika Waltari, publié en 1980 aux éditions Olivier Orban ; je le dévorais pendant les cours, le livre sur les genoux, pendant les récréations, à la moindre pause, le laissant à l'école pour ne pas risquer une de ces dévastatrices colères maternelles où elle aurait l'occasion de me traiter de tous les noms et pas ceux formateurs pour une petite fille. 

            Longtemps je suis restée perplexe quant aux raisons qui me le faisait interdire ; c'est plus tard que j'ai compris que le personnage de la séductrice me devait être caché, puisqu'elle exerçait le métier de prostituée qui ruinait le jeune Sinouhé... Ce qui était plutôt ironique d'un point de vue strictement moral parce que ma mère lorsqu'elle était exaspérée par mon attitude me traitait quotidiennement de pute et de salope depuis, détail que j'ignorais à l'époque, mais que j'ai fini par découvrir à l'âge adulte, que son frère lui avait confié croire que j'avais cherché à le séduire, lors de notre visite à Versailles. J'étais alors âgée de huit ans, et je rêvais de devenir chevalier ou baron ; séduire un homme qui accepté d'être mon cheval ce jour-là ne m'avait même pas effleuré l'esprit. Mais cet individu était un homme de confiance pour mes parents, sa sœur, surtout qui goba au fur et à mesure tout de ses racontars, sans s'apercevoir que son seul but était de l'amener le jour où il aurait réussi à me mettre dans son lit, si possible avant ma majorité parce qu'il n'aimait rien tant que dépuceler les jeunes filles en fleur, il pourrait se récrier que je l'avais provoqué. 

            Le malheureux avait cependant omis dans ses petits calculs mesquins que j'étais une gamine avec un caractère trop bien trempé pour me laisser séduire par un vieux barbon qui nous ramenait chaque été une fille plus jeune que l'année précédente ; je l'avais fait remarqué à ma mère lorsqu'il osa nous ramener à l'été 1986 la fille de son meilleur ami, Bernard, qui était à ses dires tellement mûre pour son âge (seize ans) et avec qui il s'apprêtait à partir dilapider l'emprunt effectué pour la construction de sa maison en vacances à Tahiti : « Tu as vu ? A mesure que lui vieillit ses nanas deviennent de plus en plus jeunes... » ce à quoi elle m'avait répondu : « Tu n'as pas honte de dire des choses pareilles à propos de ton oncle ?! ». Ma mère était décidée à rester aveugle à tout concernant son frère, probablement à cause du lien trouble qui s'était noué entre eux pendant leur enfance, à laquelle ils avaient survécu en dépit d'un père alcoolique et porté sur l'inceste avec ses filles, et une mère trop occupée à fuir son foyer pour s’intéresser à la moralité des relations de ses enfants, ce que dût faire le juge aux affaires familiales saisi par le voisinage pris de pitié à une époque où on ne se mêlait pas des affaires de ses voisins, un homme qui plaça ma génitrice en orphelinat pour la couper du milieu glauque dont elle venait. 

            En 1987, lorsqu'il fut établi que mon oncle avait besoin d'une aide financière pour sauver sa maison inachevée, ma mère assura avec un aplomb terrifiant que mon frère avait été abusé par son meilleur ami lequel aurait commandé à sa fille de coucher avec et de le contraindre à la faillite afin qu'il pût par l'intermédiaire de la banque dont il était forcément le complice racheter la carcasse de cette maison et réaliser une superbe affaire immobilière, que ce que j'étais entre temps devenue assez âgé pour comprendre à quel point ce n'était pas le cas, parce que mon oncle avait construit la maison sans tenir compte des limites de son terrain, et ce fut seulement après une procédure judiciaire compliquée que la maison put enfin être revendue, ce qui rendit l'opération bien plus coûteuse qu'un simple pucelage, fut-il celui d'une enfant séduite à quinze ans. 

            Oh oui, la lecture me fut une question de survie ; lorsque ce ne fut pas une simple distraction ou une source d'apprentissage, cela constitua l'expérience de vie qui me manquait pour apprendre à me méfier, voir à me défendre, fût-ce contre des gens aussi proches de moi que ma famille immédiate... 

            Or il s'est avéré très tôt que j'étais « différente » des autres, et pas seulement parce que mes demi-sœurs, du premier mariage de mon père, étaient aussi mes cousines, ou parce que perpétuelle nouvelle arrivante, j'avais de plus en plus de mal à nouer des relations amicales avec mes camarades. Dès le primaire je me suis avérée bavarde, fantasque, ne tenant pas en place, têtue, doté d'un mauvais caractère, ruminant les injustices que je m'estimais avoir subi pour m'en venger tôt ou tard, et capable de violences physiques lorsque mes « camarades » se mettaient en tête de m'embêter, ce qui a eu l'avantage de m'éviter de devenir un souffre-douleur alors que j'avais tout ce qu'il fallait pour devenir bouc émissaire. Mais cela a très vite gêné le corps professoral parce que j'avais des réactions face à l'autorité propres à inquiéter. 

            Ainsi, je me moquais d'eux ouvertement, capable comme je l'étais de répéter ce que venait de dire mon enseignant alors que j'étais en train de lire un ouvrage ouvert sur mes genoux à propos de tout autre chose, et si possible des sujets intellectuels « pas de mon âge » au lieu de suivre le cours, désinvolture et facilités dont je ne faisais pas vraiment en faire mystère devant mes camarades. 

            Je me suis avérée, alors que ma mère avait arbitrairement décidé de me faire sauter une demi-classe de cinquième et rattraper le premier trimestre de quatrième au prétexte que comme je marchais « bien à l'école », ça ne devrait pas me poser de problème de changer d'hémisphère en pleine année scolaire, capable de me rebeller contre le diktat en vigueur au Lycée Molière de Rio de Janeiro au point de rendre copie blanche à chaque contrôle de Portugais et d'histoire-géo du Brésil, matières rendues obligatoires pour des raisons diplomatiques, en sus des options usuelles du programme déjà chargé de l'éducation nationale. Les décisions de mes parents quant à nos vies devenaient chaque année plus compliquées à gérer et personne de sensé n'aurait dû pouvoir s'attendre à ce que je suivisse des cours en langue portugaise alors que je n'en parlais pas un mot. 

            C'est d'ailleurs à partir de ma scolarisation au Brésil entre 1987 et 1989 que j'ai décroché, et pas seulement parce que j'étais entrée dans la phase « rebelle » de l'adolescence. La difficulté pour moi à travailler toute seule pour rattraper mon niveau dans toutes les matières m'a découragée. Très vite j'ai cessé de m’intéresser à ce que j'allais obtenir comme diplôme à la fin de ma scolarisation, et moins encore à l'avenir qui serait le mien après. La pression que mes pairs me faisaient subir parce que j'aurais fait une excellent victime de harcèlement si je n'avais été si prompte à mettre des coups de boule lorsqu'on m'asticotait s'additionnait à celle avec laquelle ma mère croyait sensé de m'éduquer, m'interdisant tout contact avec les gens de mon âge au prétexte de ne pas me laisser séduire par eux ; tout absolument tout faisait de mon quotidien un enfer. 

            Sauf les livres. 

            Là encore, c'est la lecture qui m'a sauvée ; je lisais tout le temps, jusqu'en marchant, pour n'accrocher le regard de personne en me rendant au collège puis au lycée, des poches Champs Flammarion dont mes camarades n'étaient même pas capable de déchiffrer les titres et moins encore les noms des auteurs, lesquels me soutenaient durant toutes les récréations en me donnant une contenance pour ne point sentir l'ostracisme par lequel on me voulait signifier le mépris d'être ce que j'étais. Je lisais encore à la maison ou j'écrivais ce premier roman que je n'ai jamais achevé mais qui m'a permis de croire que ma destinée me mènerait un jour à être publiée et à passer chez Pivault, le seul moyen que je croyais à ma portée pour que ma mère cessât de me traiter aussi mal et se rendît enfin compte que non, je n'étais pas débile sous prétexte qu'à l'école je n'en branlais plus une : je me contentais d'obtenir la moyenne pour passer dans la classe supérieure. 

            Débile, pute, et trop grosse, beaucoup trop grosse, se moquait ma mère. « Tiens viens voir Emmanuelle ! Il y a un documentaire sur les éléphants de mer... On dirait toi quand tu cours !!! » La lecture m'a donné le goût et l'a-propos de la réplique ; ainsi quand je voyais cette mégère feuilleter son Marie-Claire, et me jauger en disant : « regarde ces filles, comme elles sont belles... T'as vu comme toi tu est moche à côté ? » je rétorquais, acide : « Hé, il fallait pas épouser un petit gros juif séfarade, si tu voulais une gosse aussi grande et blonde que... 'Fallait baiser avec un Suédois ! Enfin... S'il aurait bien voulu d'une petite infirmière aussi grossière et vulgaire que toi... ». Autant de répliques qui aggravait la situation relationnelle que nous n'avions plus depuis longtemps. 

            Cette passion pour la lecture n'explique cependant pas le moins du monde le choix que j'ai fait de poursuivre post-bac des études universitaires en Lettres Modernes. De fait, en sélectionnant mes vœux en fin de Terminale, pas une seule seconde je n'ai cru que j'obtiendrais mon baccalauréat. Ma mère avait manœuvré d'ailleurs pour que ce ne soit pas le cas ; elle m'avait inscrite en filière A1 (maths et lettres) alors qu'avec ma maîtrise des langues ou celles du dessin j'aurais pu obtenir un bac A2 (langues) ou A3 (arts plastiques) bien plus facilement. Je me suis retrouvée avec un coefficient en mathématiques équivalent à celui du Français, avec un programme de mathématiques ne différant de la filière S que par la seule suppression des intégrales, ce qui signifiait tout simplement que les bonnes notes que j'aurais en français serait neutralisées par la mauvais note à laquelle j'étais condamnée en maths. 

            Après mon bac de français, mes notes, 8/20 à l'écrit coefficient 3 et 14/20 à l'oral coefficient 2 m'ont décidée à me donner les moyens de redoubler ma terminale, avec d'autant plus d'espoir, alors que mes parents se séparant, je changeais une nouvelle fois d'établissement scolaire, quittant la Loire-Atlantique et ma mère pour le Val d'Oise, y suivant mon père. Je n'ai donc rien fait pour avoir mon bac et je pensais pouvoir changer de filière afin de l'obtenir avec mention l'année suivante. Même ma mère avait parié avec moi une caisse de champagne que je n'aurais jamais mon bac, jubilant en voyant mes notes de français...           

            Mais j'avais sans doute beaucoup trop lu pour rater où j'aurais dû échouer. J'ai eu mon bac, au rattrapage, et sans véritable effort intellectuel, ma mère ne m'a pas payé cette fameuse caisse de champagne parce qu'elle était mauvaise perdante, mais pis : je me suis retrouvée acceptée en première année de DEUG de droit, sans possibilité de changer le cours de ma vie, parce que c'était le premier vœu que j'avais inscrit en copiant sur une camarade de classe le jour où nous avions dû formuler nos désirs post-bac sur minitel. J'ai vite compris que je n'avais aucune affinité avec le droit, mais je me suis alors heurté à la bêtise de mon père, qui avait décidé que je n'avais pas le droit (sic) d'abandonner mon choix ainsi. Il a fallu que je le menace de procès pour qu'il cédât et acceptât de me voir changer de filière, ce qu'il n'admit qu'à la condition que je restasse dans la même université, celle de Cergy-Pontoise. L'administration universitaire, elle, m'a donné le choix entre géographie et lettres modernes, et j'ai accepté le cœur lourd la seconde option, parce que j'aimais lire depuis toujours et que quitte à poursuivre des études mieux valait que je le fisse dans une matière que j'étais susceptible de maîtriser. 

           Ma mère m'avait fixé comme objectif de devenir le docteur qu'elle n'avait pu devenir ; qu'à cela ne tienne, je pouvais devenir docteur, mais ce serait ès Lettres, pour la narguer. Je n'ai pas pu aller plus loin que l'obtention de ma maîtrise, avec mention. La maladie contre laquelle je n'avais pas le moins du monde conscience de lutter pied à pied rendait mon quotidien de plus en plus compliqué à gérer ; j'étais anxieuse, agressive, sujette à la dépression, émotionnellement instable, et le respect de l'autorité que je n'avais pas appris à l'école devenait désormais une rébellion à l'autorité qui découragerait bientôt d'éventuels employeurs... 

            Lorsque je suis arrivée après la cession de septembre avec l'assurance que j'avais eu ma maîtrise, ma mère a proclamé que ce n'était pas possible, je mentais. Elle ne me croirait que lorsqu'elle verrait le diplôme, ce que je n'aurais pas pu produire avant l'année suivante, les diplômes n'étant édités qu'une fois par an, après la session de juin. Je lui ai rétorqué que moi, je croirais qu'elle avait eu son diplôme d'infirmière que le jour où elle serait capable de le produire et j'ai abandonné mes études, comprenant que rien au monde ne me ferait jamais admirer à défaut d'aimer de cette trop exigeante femme si peu faite pour enfanter. J'ai été tellement dégoûtée que j'ai même attendu 2010 pour réclamer au rectorat de Versailles le diplôme qui validait mon niveau scolaire afin d'avoir le droit de passer le concours administratif de rédacteur, que j'ai abandonné avant de l'avoir tenté, trop anxieuse et trop dépressive pour y parvenir. 

            Les livres n'ont jamais cessé d'être les êtres vivants les plus importants de ma vie. 

            Ainsi, un des hommes que je me suis efforcée de séduire pour obtenir cette vie normée que mes parents m'auraient tellement voulu voir avoir, enfin casée, c'est-à-dire mariée, avec un enfant virgule deux à materner en plus de l'époux, ce dont je me savais incapable, est un jour rentré du travail, il a considéré ma bibliothèque les poings sur les hanches et là, il a décrété : « Bon. Ça prend trop de place... On va les donner à la bibliothèque de Vernouillet ». Alors que cet homme m'avait engrossée alors que je lui avais dit ne pas vouloir devenir mère de mes propres enfants, ce qui vu la lignée génétique d'alcooliques incestueux dont j'étais issue côté maternel pouvait se comprendre, pour ne rien dire de l'exemple maternel qui avait réduit mon désir de maternité à quia, cet homme auquel j'avais tenu tête en avortant, cet homme qui réduisait peu à peu mes libertés, cet homme qui exigeait de moi des pratiques sexuelles que je ne voulais pas vivre, cet homme m'avait empêchée tant qu'il l'avait pu de rédiger mon mémoire de maîtrise, parce qu'une licence c'était déjà trop par rapport à lui qui n'avait eu qu'un bac force de vente, cet homme qui couchait avec son ex pendant que je tenais le vidéoclub dont il était le si fier propriétaire, ce n'est que lorsqu'il m'a parlé de se débarrasser de mes livres que j'ai eu un déclic. 

            Il n'avait pas fini eu le temps de me demander de voir avec la bibliothèque municipale dès que possible que j'avais mon père en ligne sous ses yeux ébaubis : « allô, Papa ? Ouais, j'ai besoin de toi. Demain. Il faut que tu viennes avec la remorque, et que tu emmènes mes livres. Si, si, demain. Matin. Bon alors en début d'après-midi ; ce n'est pas si loin, Vendôme... Si si. Pourquoi ? Mais parce que je quitte Laurent. Oui, définitivement. Ah non. Non, non, c'est fini. Il veut donner mes livres, je ne vais pas rester avec un homme qui n'aime pas les livres, ce n'est pas possible. » Dans la foulée, j'appelais mon ex pour qu'elle récupère le chat que nous avions adopté ensemble à la fin de mon année de licence, et que mon futur ex me suppliait de lui laisser, et enfin je contactais mon meilleur ami pour savoir s'il pouvait m'héberger : le lendemain c'était un Laurent hébété par la rapidité de ma décision qui me regardait l'abandonner sans un regard en arrière, tous mes livres saufs en route pour Vendôme. 

            Cela m'amuse toujours de penser que si ce type n'avait pas voulu se débarrasser de mes précieux ouvrages, j'aurais peut-être fini par accepter tout de lui, voire n'importe quoi... 

            Lorsqu'en 2009 je me suis précipitée sur les routes de France pour y errer onze jours et douze nuits, guidée par des hallucinations et des intersignes que personne d'autre que moi ne percevais, je suis partie un soir de mars de mon domicile dans le Cantal en voiture en pyjama sans un balot de vêtements, certes, mais avec tous les livres grand format les plus précieux à mes yeux : de mon Mazenod l'Art de l'Egypte Ancienne, à mes albums de calligraphie de Hassan Massoudi, en passant par ma première édition de Sinouhé l'Egyptien, mon manuel scolaire « Littérature 2.Techniques » publié chez Magnard, mon Thésaurus éditions Larousse, ma série de jeux vidéo favorite, Myst, et tous les opus suivant, dont le gameplay consiste à voyager de livre en livre... 

            Le livre, toute ma vie est placée sous le signe du livre, depuis toujours. Je suis restée bénévole au Secours Populaire Français pendant neuf années, malgré la façon dont j'y étais (mal) traitée parce que ma fonction y était de trier les dons de livres et je récupérais nombre de ceux qui auraient été jetés, en trop mauvais état pour être commercialisés, quand je n'achetais pas de un à cinq euros la pièce les ouvrages mis en rayon en boutique solidaire... 

            Nombre de femmes ouvrent leur placard, considèrent leur garde robe et soupirent : « Oh je n'ai plus rien à me mettre... Je vais aller faire les soldes, tiens ». Moi, je regarde les piles et les rayonnages entiers de bouquins que j'ai et je panique : « Oh mon dieu ! Quelle horreur, quelle indignité !! Je n'ai plus rien à lire !!! Vite il faut que j'aille en librairie et en recyclerie... » 

            Je suis inscrite en médiathèque, cela va sans dire, où j'emprunte pour me plonger dans la fiction : hier soir, je lisais un troisième opus de Hubert Haddad, j'en suis à la trente-septième page de Première neige sur Pondichery, me délectant de son style léché et inimitable, après avoir lu Casting Sauvage et Le peintre d'éventail, sublime stylistique francophone... Cela m'a réconcilié avec la littérature, après la déception ressentie à la lecture de 11h02, le vent se lève de Sacha Bertrand, un ouvrage de science-fiction qui m'a passablement irrité, parce que le personnage de Myriam n'est pas une femme, mais un homme ; elle a des réactions vis-à-vis du vivant qu'aucune femme n'aurait, pas même ma mère... Cet auteur aurait dû lire les enfants de la Terre de Jean M. Auel pour avoir une idée de la façon dont une femme se relie à son environnement, même pour assurer sa survie. 

            Tous les matins, après mes exercices de maths sur DS (Entraînement Cérébral du Docteur Kawashima 1&2), j'ai pris l'habitude pour retrouver ma vue (laquelle se dédouble lorsque je passe plus de dix minutes concentrée sur un trop petit écran lumineux) de lire à haute voix un ouvrage intellectuel ; ainsi par exemple à l'heure actuelle je suis à la page 188 de l'édition au livre de Poche de Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estés, où commence le chapitre 5, lequel commence par un conte intitulé « la femme squelette : affronter la nature de vie/mort/vie de l'amour », un ouvrage que j'ai acheté d'occasion chez Simone, ma libraire préférée de Pont-Château. 

            J'achète rarement neuf, à cause de mon revenu, qui dépend tout entièrement de l'allocation adulte handicapé depuis que j'ai été rattachée à la maison des personnes handicapées de Loire-Atlantique, mais cela m'arrive ; ainsi, je me suis faite terriblement plaisir, en faisant l'acquisition en novembre dernier de Queens - l'art du Drag dans le monde, un recueil de photographies de Elodie Petit, commentées par Paloma, la gagnante de la première saison de Drag Race France, une émission dont je suis devenue fan alors que je n'ai pas de télévision ni d'abonnement internet, ayant des amis  qui téléchargent sur le service public ce que j'ai désespérément envie de voir lorsque la promotion en faite sur France Inter. 

            France Inter est la seule radio que j'écoute, via la bande FM, avec un poste de radio ; de mon réveil avec le cinq sept de Mathilde Munoz jusqu'à ce que je l'éteigne vers 21h05, après La vingtième Heure et peu avant l'émission de Michka Assayas (désolée pour l'orthographe si elle est fantaisiste, je n'ai aucun moyen de la vérifier avant d'envoyer ce courrier), afin d'apaiser mon humeur pour trouver plus facilement ce sommeil qui me fuit si facilement ; toute ma journée se déroule avec en fonds sonore les génériques d'émissions qui scandent le passage des heures à l'instar d'une religieuse dont le quotidien est sonné de matines à vêpres. Il est des humoristes que je guette avec religiosité, Charline Van Hoenecker, du lundi au jeudi vers 9h45 tous les jours hors vacances scolaires ou elle est souvent remplacée par Mao Drama dont j'adore le franc-parlé de Bimbo intellectuelle, François Morel le vendredi à 8h55 Sophia Haram le mardi vers 8h55, dont la « relance de Benjamin Duhamel » me fait toujours immanquablement sourire par sa piquante ironie... J'aime entendre juste après le dernier flash météo du cinq sept les chroniques de Daniel Morin dont je suis toujours ravie d'avoir une seconde dose pendant la première semaine des vacances scolaires, à 7h55... 

            Toute la journée, du lever au coucher. 

            Le Cinq Sept, parfois précédé lorsque je suis en phase d'insomnie d'une rediffusion du Very good trip de la veille, La grande matinale, où Nicolas Demorand nous manque tant, Grand bien vous fasse, la bande originale, que je n'écoute pas tous les jours, cela dépend des humoristes et des invités, le jeu des mille euros juste avant le treize heures,  La terre au carré, Affaires sensibles parfois si ça ne parle pas d'un meurtre non élucidé, d'un serial killer ou d'un énième féminicide, autant de sujets qui m'agacent, alors que j'aime beaucoup lorsque Fabrice Drouet nous replonge dans la politique et la société des décennies précédentes, Zoom Zoom Zoom (oups) Zen, bien sûr, (private joke dont seuls les auditeurs attentifs connaissent l'origine - Ai-je déjà écrit à quel point Nicolas Demorand me manquait ? Ah oui, désolée. Il doit vraiment me manquer, mais Madame Paracuelos le remplace avec une maestria professionnelle que j'admire), le dix-huit vingt avec Fabienne Synthesse (Sainte Esse ? Ceintèce... Je ne sais pas. J'aime la première orthographe parce qu'elle se rapproche de Synthèse, le plus beau compliment que l'on puisse adresse à une journaliste lorsqu'on se trompe sur l'orthographe de son nom, surtout lorsque c'est la meilleure de ses qualités), la Vingtième heure, qui se déroule la vingt-et-unième heure de la journée, mais Grand Canal était un nom déposé, alors il a fallu changer... 

            France Inter est une amie chère, ce bout de famille que je n'ai pas, une dame de compagnie raisonnable avec qui je peux débattre de tout et de rien, raillant les opinions de Dominique Ceux, après avoir acquiescé à l'édito de Patrick Cohen, beuglant à travers mon salon les réponses au jeu des mille euros, pendant que je cuisine ou fais la vaisselle, m'insurgeant contre l'opinion de tel invité d'extrême droite en lui intimant d'aller voir chez Quand les dieux rôdaient sur la terre si les migrants y sont et à défaut d'y trouver son point P ça nous fera des vacances à nous si cela ne lui en fait pas à lui, pleurant à chaudes larmes en découvrant l'ampleur de la dernière répression de la population en Iran, le nombre de morts en Ukraine ou en Palestine, hurlant à mort en couvrant que des centaines de macareux ou de dauphins ont été découverts sur le golfe de Gascogne et tout le long de la façade Atlantique, parce que je n'ai que trop conscience de ce que cela signifie, gueulant contre Trump et Netanyaou en découvrant qu'ils ont remis ça, ces deux biiiip de biiiiiiiiip, biiiip, biiip biiiiiiiiiiiiiiiip !!! 

            Dans mon état psychiatrique, je ne pourrais rien supporter de tout cela si je devais le voir sur internet ou à la télévision ; c'est parce que ce sont des voix familières en qui je fais confiance les yeux fermés qui me présentent le meilleur et le pire du quotidien que je peux rester connectée au monde sans les outils devenus indispensables à tout un chacun. Les pinailleries du Masque et la plume, les railleries du Bistroscopie, les rimailleries des admirations littéraires de tout autre acteur que Fabrice Luccini... Que cette grille de programmation m'aide à trouver la vie belle et supportable, quand tout se délite et le sol se dérobe sous mon esprit redevenu si brusquement chagrin... 

            Et c'est précisément la raison qui me pousse alors que les livres sont toute ma vie, et France Inter mon seul horizon quotidien à ne pas présenter ma candidature comme juré du prix France Inter. Je suis bipolaire, dans l'impossibilité d'être médicamentée pour prévenir la manie ou gérer la dépression, et il a fallu que je découvre d'année en année les meilleures façons de vivre ce handicap sans me laisser totalement embarquer par lui. 

            Ma dernière crise de manie en 2016, au cours de laquelle la gendarmerie m'a ramassée en robe blanche pied nus à plus de cinq kilomètres de mon domicile en train de chercher la voie du milieu sur la ligne blanche de la D773, a été en partie provoquée par mon incapacité à lâcher mon clavier pour guetter et répondre trollerie sur trollerie aux haters venus m'expliquer que je n'avais pas le droit d'avoir une opinion à propos de la révélation des pyramides, un documentaire conçu par non pas un mais deux nœud-nœuds pour un public de nœud-nœuds tous plus nœud-nœuds les uns que les autres, qui mesurent des pyramidions au rouleau de PQ ce qui leur permet de déterminer que le mètre existait depuis l'Antiquité, entre autre nœud-nœud-teries que j'ai vu dans ce documentaire décidé à prouver que les pyramides d’Égypte et d'ailleurs prouvent (chuchotis) que nous ne sommes pas seuls... 

            Graphomane j'ai alors écrit article sur article sur différents de mes blogs, démontrant que non seulement d'un strict point de vue scientifique on était sur du très grand n'importe quoi pour la matière du documentaire mais encore Patrick Machin et Bidule Grimaud trichaient sur leur page facebook, où ils avaient acheté des vues pour se donner une importance qu'ils n'avaient pas, impression d'écran à l'appui, et j'ai fini par fondre un plomb, épuisée par le manque de sommeil. 

            Depuis il n'y a plus internet à mon domicile et je refuse d'avoir un smartphone. Lorsque j'ai besoin de faire des choses via internet, je dois me rendre à l'espace France Services de mon village, mon temps d'usage est limité à une heure et je dois prendre rendez-vous la minimum la veille pour le lendemain, sachant que l'espace n'est plus ouvert que les mardis et les jeudis, matinées exclusivement. 

            Je pense que c'est cela plus que le reste qui m'empêcherait d'être un bon juré : comment débattre avec les autres à distance sans avoir un accès à internet ? Je n'aurais pas non les moyens financiers de me rendre à la maison de la radio par transport en commun depuis mon village au fin fond de la Loire-Atlantique. Sans même évoquer ces petits soucis pragmatiques, comment pourrais-je imposer un handicap qui m'a valu d'être virée de mes activités de bénévole du SPF de Pont-Château à d'autres membres du jury ? Comment oserais-je l'imposer à un auteur aussi célèbre que Monsieur Laurent Mauvinier, un prix Goncourt, qui plus est ?! 

            C'est donc avec un immense regret que malgré mon amour insensé des livres qui me portent depuis que j'ai appris à les saisir à quatre pattes, mon amour déraisonnable de France Inter qui est la fidèle compagne des mes jours et de mes nuits sept jours sur sept depuis tant d'années, pour laquelle je suis fière de payer des impôts (si je suis non imposable de par la modestie de mon revenu, je n'en participe pas moins pécuniairement au financement du service public à travers la TVA réglée à chacun de mes achats) parce que c'est le dernier service public qui reste à notre portée, dans nos campagnes, où les accueils administratifs se regroupent et finissent à vingt kilomètres de chez soi, quand ce n'est pas soixante, ce qui en bus signifie deux heures de route pour s'y rendre et autant pour revenir, où nous subissons ce que signifie l'expression « désert médical » pour tout ; je n'ai plus de psychiatre depuis 2020 et plus de médecin traitant depuis la fin 2024, et si j'ai besoin d'un détartrage ou de soigner une carie, j'ai quatre à six mois d'attente parce que les dentistes sont devenus plus rares que les chevaux borgnes de monsieur Socrate... 

            Où en étais-je ?... Ah oui. C'est donc avec un immense regret que malgré tout ce qui me qualifie pour devenir juré du prix Livre Inter sous la présidence de Monsieur Mauvinier, je suis dans l'obligation d'y renoncer malgré le plaisir insensé que m'aurait procuré lectures et débats avec quelques uns de mes contemporains. 

            Je vous remercie de l'attention que vous avez porté à ce très long courrier, en espérant qu'il n'aura pas été trop soporifique, et je vous prie de recevoir l'assurance de mes salutations les plus sincères. Amusez-vous bien ; j'aurais quant à moi sûrement l'occasion d'emprunter ou d'acheter (en seconde main, désolée) le récipiendaire du prix Inter de cette année.