(pour référence : https://apprentiessages.blogspot.com/2026/03/que-reste-t-il-de-mon-enfance.html )
J'ai
l'honneur par la présente de ne pas présenter ma candidature au jury du livre
Inter 2026.
Je vous prie de bien vouloir ne pas
vous méprendre ; chaque année j'entends l'appel à candidature lancé sur
les ondes (95.25 sur la bande FM nazairoise), et chaque année y résister est
une torture, surtout quand on considère la qualité des présidents de jury avec
lesquels vous appâtez les auditeurs. Aussi, rien n'aurait pu me faire davantage
plaisir que de concourir pour participer à un jury parmi lequel, une fois
sélectionné, si on l'est, on lit des livres, on formule son opinion à leur
sujet, on la défend face aux autres membres du jury, on vote pour son chouchou
et on finit par se ranger à l'opinion majoritaire pour décerner un prix qui
émane du public au lieu d'être décerné dans l'entre-soi du petit monde
intellectuel qui les produit.
Peut-être est-ce le moment pour moi
de vous expliquer la place centrale qu'occupe le livre depuis aussi loin que je
m'en souvienne.
Née en 1974 à Bruxelles d'un couple
hétérosexuel relativement mal assorti de Français expatriés, au sein duquel
l'instabilité mentale maternelle tout autant que les obligations
professionnelles paternelles ont accentué les bouleversements liés au fait de
subir un déménagement tous les deux à trois ans, la lecture a été pour moi bien
plus qu'un passe-temps ; c'était une ligne de survie, un tube se déroulant
depuis la métropole pour m'apporter dans ces plongées successives dans des
cultures si différentes les unes par rapport aux autres l'oxygène nécessaire à
ma survie, une respiration d'autant plus vitale que les disputes entre mes
géniteurs et leur incapacité à remplir leur rôle éducatif rendaient notre foyer
incroyablement dysfonctionnel.
J'ai commencé à manipuler des livres
avant de savoir lire. C'était en l’occurrence des bandes-dessinées publiées par
les éditions Dupuis : Gaston Lagaffe, Boule et Bill, Spirou et Fantasio,
Luky Luke. J'en veux pour preuve ce cliché que mon père avait pris en 1976 ou
1977, sur lequel l'on me voit assise sur un tapis de bande-dessinées entre mes
deux demi-sœurs adolescentes m'encadrant allongées sur le ventre ; je dois
avoir dix-huit ou vingt mois, je tiens le Nid des Marsuplilami, ma préférée, à
l'envers.
Le cliché est mignon, mais chaque
fois que je regardais cette image prisonnière d'un cube destiné à exposer six
des meilleurs clichés d'une famille idéalement recomposée alors qu'elle
s'apprêtait à se décomposer irrévocablement, je me souvenais avec force d'un
sentiment qui m'avait envahi au moment où mon père avait saisi sur le vif la
scène. Je ne regarde pas l'objectif alors que mon père l'a demandé, mais la
bande-dessinée ouverte, et je suis sur le point de fondre en larmes : je
tentais désespérément de convaincre quelqu'un autour de moi de me la lire, une
fois de plus, sans doute une fois de trop ; vous n'ignorez pas pour en
avoir eu à quel point les enfants peuvent se montrer canulants quant à leur
puérils coups de cœurs, et combien relire la même histoire encore et encore
peut sembler lassant alors que c'est tout ce qui suffit au bonheur de
l'irritant bambin.
J'ai eu la chance alors que j'étais
scolarisée en maternelle en 1978 au Nigeria d'avoir pour voisine à Ikoï où ma
famille était logée une jeune demoiselle anglaise ayant quelques années de plus
que moi. Le pays était trop politiquement instable pour permettre aux enfants
occidentaux d'avoir une vie sociale impliquant des déplacements ; elle
s'est donc retrouvée à devoir « jouer » avec une enfant n'ayant ni
son âge, ni le même niveau scolaire et qui plus est ne parlait pas pas un mot
de sa langue maternelle, obligation lui en étant faite au seul prétexte que la
gamine en question vivait dans la maison mitoyenne à la sienne.
J'ai oublié le prénom de cette
enfant, mais je n'oublierai jamais ce qu'elle a fait pour moi ; elle m'a
appris mes lettres et mes chiffres en anglais, à une époque où être en
maternelle signifiait surtout faire de la peinture avec les doigts, apprendre
par cœur des comptines aux paroles surréalistes chantées en chœur juste avant
la sonnerie de midi et demi, rouler de la pâte à modeler pour produire des
boudins que les plus vifs d'entre nous devaient assembler pour faire des
bonhommes.
Et elle s'y est pris comme on
l'avait fait pour elle, par le jeu, avec un petit tableau blanc sur lequel on
collait des lettres et des chiffres en plastique muni d'un aimant :
« I would be the teacher, and you... You would be my student ». C'était
nettement plus intéressant que de voir ma mère se disputer avec Fidelia à
longueur de journée à propos de mon frère né en mars de cette année-là aussi
ai-je accepté avec reconnaissance.
Cette merveilleuse initiatrice ne
s'était pas contentée de m'apprendre à chantonner « ey bi ci di i effe
dgi, heyche aïe djay kay elle aime haine, ô pi kyou âre esse ti vi, ô pi kyou
âre esse ti vi, dobeul you eks ouaï zed, zatss ine inglishe ey bi
ci » ; à son contact patient j'ai appris à parler couramment anglais
à l'âge de cinq ans et et mieux, je le faisais avec l'accentuation la plus
difficile à acquérir, celle du Queen's English.
Ce que personne n'avait vu venir
c'est que jouer à l'élève de cette exigeante institutrice m'avait apporté un
tout autre savoir. Car elle s'est mise en tête de me faire lire des mots en
anglais, utilisant pour ce faire un ouvrage illustré mettant en scène des
dinosaures humanisés dans des situations sociales auxquelles n’importe quel
enfant pouvait s'identifier (les dinosaure à l'école, à la plage, aux sports
d'hiver, etc.), un livre se finissant par un conte rapportant l'amitié entre un
petit garçon et un vrai dinosaure, de la taille d'un dragon, lesquels se
rendaient dans une fête foraine où l'enfant gagnait une peluche de
dinosaure ; un livre qu'elle me donna à son départ sans doute parce
qu'elle était devenue trop âgée pour continuer à trouver plaisir à sa lecture.
Cela a été mon premier livre personnel et je l'ai longtemps conservé, caressant
au travers de la marque des dents dans le cartonnage de sa couverture, le
souvenir du lapin que nous avions eu quelques temps chez nous, à Lagos.
Elle utilisait cependant avec moi
deux autres ouvrages qu'elle a emporté avec elle à son départ mais dont j'ai
conservé une mémoire précise, un pop-up décrivant des monstres vivant dans
chacune des pièces d'un manoir hanté, dont j'ai découvert un exemplaire en
français bien plus tard, lors d'un anniversaire chez un camarade de classe, et
un autre, Gnomes, dont elle avait un exemplaire traduit en Anglais du
Néerlandais, édité chez Panbooks, que j'ai longtemps cherché en vain ne me
souvenant plus du titre exact ni de l'éditeur, mais dont j'ai fini par
retrouver un exemplaire original il y a peu de temps en triant des dons à
l'antenne locale du Secours Populaire Français où je suis restée bénévole
plusieurs années :



Le relire m'a replongée dans cette période de ma vie
tellement étrange, où il y avait par exemple ce grand manguier dans la cour de
notre demeure, à propos duquel Fidelia la nourrice de mon petit frère disait
qu'il ne fallait pas étendre de linge dessous parce qu'y tomberaient des vers
de « Calhor », un parasite dont j'ai dû être opérée au mollet gauche
parce que ma mère voulait voir si c'était vrai et avait expérimenté avec les
draps de mon lit, tout en feignant une ingénuité inquiétante avec le médecin
qui creva l'abcès devenu énorme pour me débarrasser du parasite, prétendant
qu'elle n'avait aucune idée de la façon dont je l'avais attrapé, ce qui
n'augurait rien de bon quant à la façon dont elle traiterait ses enfants
ultérieurement.
Entre le moment où nous sommes
revenus du Nigeria et celui où nous avons suivi mon père en charge de la
création de la ligne Palos Verdes du métro de Caracas au Venezuela (1980-1982),
ce dernier a pris une photo de moi en train de contempler un périodique pour
enfant centré autour des Barbapapa, dans ma chemise de nuit préférée en coton
jersey rayé crème, brun, rose, dans la pose du penseur de Rodin, le menton posé
sur le poing. Je me souviens de ce moment, parce qu'il a pris la photo et
ensuite est parti chercher ma mère totalement bouleversé : « Chérie,
la petite, elle lit ! ».
Son émerveillement n'était pas
feint ; je n'étais pas encore rentrée au cours préparatoire à l'école des
Gravelles de Saint Maurice ; je devais le faire à la rentrée de septembre,
je n'étais donc pas sensée être capable de lire. Ma mère était venue voir et
avait décrété que mon père « folleyait » je ne faisais que regarder
les images, je ne pouvais avoir appris à lire, qu'il ne soit pas stupide, enfin
poussin.
L'affirmer si péremptoirement
devrait lui permettre ultérieurement de se valoriser à mes dépends, mettant en
avant des qualités maternelles qu'elle n'avait pas, qu'elle devait feindre
d'avoir pour se rassurer socialement quant à ses qualités maternelles, et je
n'ai dû qu'au fait qu'elle ne m'aimait pas d'échapper à toutes les ponctions
lombaires et autres examens médicaux douloureux subis par mon frère chaque fois
qu'il lui prenait de prouver au monde entier mais surtout ses anciens collèges
de l'hôpital de Créteil qu'elle était une bonne mère, assez pour distinguer les
signes distinctifs d'une méningite, et on la croyait sur parole, d'autant plus
facilement que comme on vivait dans des pays tropicaux, il se pouvait qu'on eût
contracté quelque maladie aux symptômes trop rares en Europe pour que le corps
médical y pensât.
Le plus cocasse dans cette
situation, enfin si on peut tirer un trait d'humour des souffrances d'un petit
garçon constamment soumis à des tortures physiques inutiles, c'est mon père a
attrapé le paludisme en Guinée, moi j'ai eu une parasitose en vivant au Nigeria
et mon frère n'a jamais rien eu de bien probant, alors qu'il a été rapatrié au
moins deux fois d'Afrique. Oui, ma mère était probablement atteinte d'un
syndrome de Münchhausen par procuration, et mon frère servait de faire-valoir à
une anxiété de mère maladivement feinte.
Mais brisons-là, et revenons à ce
que fut mon apprentissage de la lecture.
J'ai démarré la lecture à la rentrée
1980 en France, avec une méthode syllabique, « Pigeon vole ». Puis
mon père nous a demandé de le rejoindre une fois son poste sécurisé, et je me
suis retrouvée catapultée au Colegio Francia, au début du second trimestre sous
la direction de madame de Zordo, laquelle apprenait aux enfants sous sa
supervision à lire par méthode globale. Plus problématique pour moi, le nombre
réduit d'élèves par classe leur avait permis d'avancer et ils avaient attaqué
le second tome.
Ma génitrice s'est longtemps vanté
d'avoir réussi à me faire changer de méthode en plein apprentissage de la
lecture, mais en vérité, elle n'y serait jamais parvenue si je n'avais déjà su
lire. Sa capacité à être ce tuteur patient et compréhensif qu'elle s'était cru
être en me voyant « rattraper » sans réelle difficulté le niveau des
autres enfants s'est vite heurté à une réalité autrement plus difficile
lorsqu'il s'est agi d'aider mon petit frère à faire ses devoirs, puis plus
pragmatiquement lorsqu'elle a dû réviser ses ambitions à son sujet à la baisse,
peinant à ne serait-ce que l'intéresser à l'école.
Toujours est-il qu'à partir de mes
cours préparatoires jusqu'à l'obtention de mon baccalauréat, la lecture m'a
sauvé la vie.
Littéralement. J'aurais probablement
tenté de me suicider plus de trois fois, si je n'avais eu la lecture dans ma
vie, et j'aurais probablement fini par réussir.
Car la lecture était, au milieu des
hurlements, des menaces, des chantages affectifs maternels, de l'immobilisme,
l'indifférence, l'abandon paternels cette famille que je n'avais pas, les amis
que je ne parvenais pas à me faire, la stabilité affective dont ma mère me
privait parce qu'elle me jugeait moins digne de son attention que mon
frère ; la lecture me permettait de comparer, de découvrir que ce que je
vivais chez moi n'était pas une norme sociétale, juste une exception à laquelle
j'échapperais tôt ou tard, en devenant adulte et indépendante, et, en
attendant, les livres me procuraient une bulle de calme, de sérénité, de
douceur dans laquelle je pouvais me maintenir même si le livre était
fermé : il me suffisait d'un peu d'imagination pour vivre dans le roman ou
dans le savoir que me dispensait tout ce que je dévorais jour et nuit.
Ainsi que je l'ai déjà évoqué,
c'était un petit bout de France auquel je pouvais me raccrocher en plein cœur
de tous ces endroits plus exotiques les uns que les autres, dont je devais
réussir à acquérir la langue pour comprendre mon environnement immédiat, ce qui
était facile, lorsqu'il s'agissait de l'espagnol « castellano » au
Venezuela, mais s'est avéré autrement plus ardu lorsque la culture m'entourant
n'était pas basée sur le même alphabet que le mien, comme en Égypte : où
j'ai ouvert de grands yeux sur la route de l'aéroport me menant au Méridien où
mon père était logé en attendant de trouver un appartement : tous les
panneaux routiers dessinés en « vermicelle » à la ligne du dessus et
écrit en anglais à celle du dessous étaient vraiment des indications dont je
pouvais lire la traduction ; mon premier contact avec la langue arabe, se révéla
à mes yeux d'enfant occidentale aussi mystérieuse que les hiéroglyphes ayant
émergé des profondeurs de leur désertique, poussiéreux mais si prestigieux
passé pharaonique dont j'étais tombée amoureuse avant mon départ à la suite
d'une visite au département de l'aile Dénon au Louvre...
Autant ai-je appris à déchiffrer la
plupart des cartouches royaux des trois différents empires de l'antiquité
égyptienne à force de les avoir sous les yeux tant sur les monuments que nous
avons visité mais encore sur les souvenirs (papyrus, « antiquités »,
sculptures de scarabées, bijoux en or et en argent produits par les artisans du
Khan Khalili, etc.) destinés aux touristes occidentaux, autant la seule chose
que j'ai réussi à apprendre de l'alphabet arabe, ce sont les chiffres,
essentiels pour gérer les achats en livres et piastres égyptiennes.
C'est l'époque où mes parents m'ont
abonnée à J'aime lire, un des mensuels de Bayard presses destinés aux apprentis
lecteurs ; les aléas de l'acheminement postal pouvait les faire arriver
dans le désordre, mais à chaque fois que ma mère me le tendait, j'étais assurée
de retrouver Bonnemine, le petit crayon bleu ayant le même prénom que la femme
d'Abraracourcix, une mine qui était devenue ma meilleure copine, en me guidant
au fil des pages du « roman » aux jeux, puis à la bande-dessinée de
Tom-Tom et Nana, dont j'enviais avec tant avidité la vie normale au restaurant
parental, les relations fraternelles autrement plus affectueuses que celles que
j'étais obligées de vivre avec ce petit frère cruel et vicieux qui ne manquait
pas une occasion de « rapporter » tout ce qui lui passait par la tête
afin de jouir physiquement en me voyant engueulée, humiliée et injuriée par ma
mère puis admonester, culpabilisée et moralisée par mon père, lorsque ce
dernier dégotait dans son agenda surchargé un peu de temps à consacrer à mon
éducation, ce qui arrivait surtout la semaine des quatre mercredis, vous savez,
ce jour calendaire que l'on fête comme la Saint-Glinglin, quand l'on trouve des
poules avec des dents et que l'on gagne le gros lot au loto parce qu'on fait
partie de ces cent pour cent de gagnant ayant eu l'intelligence de tenter leur
chance.
J'ai aussi été abonnée très peu de
temps à Astrapi, auquel mes parents m'ont très vite fait renoncer à payer au
prétexte qu'un hebdomadaire, c'était trop cher, mais heureusement on pouvait le
trouver au CDI du lycée français du Caire, à Maadi, où j'ai été scolarisée du
CM1 (Institutrice, Madame Blandine) à la sixième (Professeur principal,
Monsieur Bounhours, dont j'ai gardé un très mauvais souvenir, tout comme celui
que j'ai de madame Deleuze en CM2 ; je leur en veux encore à ce jour tous
deux de m'avoir dégoûtée des mathématiques en m'envoyant résoudre au tableau
des problèmes que je n'avais pas compris, à croire que me voir lutter contre
mes larmes de dépit et d'impuissance tandis qu'ils attendaient que j'écrive
quelque chose à la craie sur cette surface verte honnie les faisait
bicher) ; j'ai eu la chance d'avoir des institutrices qui accordaient
beaucoup d'importance à la lecture.
Madame Châtillon titulaire de la CM2
A enseignait les matières afférant au Français, et Madame Deleuze qui était mon
institutrice, celle de la CM2 B, nous enseignait les mathématiques et tout
reste : l'arrangement pédagogique entre ces deux femmes permettait
d'habituer les enfants de primaire à avoir l'année suivante plusieurs
professeurs, et c'est sans doute ce qui a sauvé mon année scolaire, parce que
si madame Deleuze avait été chargée de noter mon apprentissage du Français, je
n'aurais jamais obtenu les évaluations qui m'ont permis de passer en sixième à
une époque où les difficultés familiales commençaient à devenir perceptibles au
niveau de ma scolarité déjà perturbée par les déménagements incessants.
Ces deux femmes avaient eu la finesse
d'organiser une bibliothèque à un moment de notre scolarité où nous n'avions
pas encore le droit de nous rendre au CDI. Chaque vendredi en fin de matinée
avant la fin des cours, elles nous réunissaient en une seule classe, et
disaient à haute voix les titres d’œuvres publiées en bibliothèque verte, rouge
et or, poche folio, ou Castor poche Flammarion, une liste que j'entends encore
aujourd'hui s'égrener dans ma tête avec leurs voix alternant d'un titre à
l'autre : « La case de l'Oncle Tom... » « L'étalon
noir... » « Flamme cheval sauvage... » « Les quatre filles
du docteur March... »
« L'enfant de la haute mer... » « La pharmacie aux
ballons bleus... », « Deux pour une... », « Un été aux
Arpents... » « Les contes ROUGES du chat perché... » « Les
contes BLEUS du chat perché... » « L'Aiguille Creuse... »
« Les contes de la rue Mouffetard... » « Poil de
Carotte... »

Après chaque énonciation elles
marquaient une pause, vérifiant : on était sensés lever la main lorsqu'on
entendait un titre qui nous tentait ; or, pour les ouvrages les plus
courus, il fallait être attentif, car c'était à la première main levé que
l'ouvrage était attribué.
C'est après avoir eu recours à cette
bibliothèque pour les Grands du Primaire que j'ai découvert que les livres pour
enfant n'était pas complets ; il manquait des chapitres, des paragraphes
et pas toujours les mêmes en fonction des éditions. L'entreprise de mon père
nous payait un allez-retour en avion par an afin que nous puissions passer les
vacances d'été en France, une bénédiction, lorsqu'on vivait dans des pays aux
hivers déjà assez chauds pour se croire en plein été.
Dans notre appartement rue Belbeoch
de Saint Maurice, dans le Val de Marne, mes parents avaient dans leur salon une
grande bibliothèque Rocher Bobois en acajou, avec à ma portée des encyclopédies
diverses (Grand Larousse en soixante volumes, Histoire de France en deux
volumes, Histoire des guerres napoléoniennes, que j'ai dû ouvrir une fois ou
deux, mais guère plus Encyclopédies Quillet en plusieurs volumes, dans le
savoir desquelles je me suis vautrée et ébrouer avec joie) ; j'apprendrai
un jour à les emprunter pour faire mes devoirs, mais pour l'heure je ne les
consultais que pour le seul plaisir d'apprendre les réponses avant que le
programme scolaire ne les aborde, ce qui me permettait de crâner en classe en
levant la main à chaque question des institutrices, moi qui adorais me faire
remarquer et recevoir ces compliments qui me manquaient si cruellement à la
maison.
Tout en haut se trouvaient des livres
de poche, inaccessibles pour la petite fille que j'étais, à moins de sortir le
grand escabeau, ce que je me dépêchais de faire chaque fois que ma mère
s'absentait faire des courses à Créteil Soleil avec mon petit frère. Ces
livres-là étaient des livres pour « grandes personnes » des auteurs
qui l'étaient effectivement, comme Montherlant ou Cocteau, et puis des
écrivains bien moins difficiles à aborder, comme Pagnol ou Louis May Alcott,
dont ma mère possédait une édition intégrale qu'elle refusait de me le prêter
alors que je voulais profiter de l'été pour le relire, moi qui avait tant aimé
l'histoire quand je l'avais emprunté en collection Rouge et Or. Je me suis
empressée d'aller le décrocher tel la queue d'un Mickey à sa première absence,
avide de comprendre pourquoi elle avait décrété que c'était un livre pour
adulte, alors que je l'avais lu il y avait à peine quelques mois.
J'ai d'abord remarqué que je mettais
plus de temps pour le lire, sans doute parce que la collection rouge et or dans
laquelle je l'avais découvert était écrit plus gros, et avait des illustrations
mais surtout et cela m'interloqua assez pour me marquer à vie parce que j'y
découvrais des passages entiers notamment à propos de la relation entre Jo et
Laurence que je n'avais pas lu précédemment. Je me souviens avoir aussi appris
avec stupéfaction que Jo et Laurence en dépit de leur évidente complicité mise
en valeur dans l'ouvrage que j'avais lu ne se mariaient pas ensemble ;
dans la collection rouge et or, l'histoire s'arrêtait peu après le retour du
Docteur March de la guerre constituant un happy ending « approprié »
pour de jeunes cerveaux en formation, alors qu'en fait l'histoire se
poursuivait dans l'édition « pour les adultes » : je
m'offusquais de lire la trahison de l'insupportable coquette d'Amy qui
finissait par épouser Laurence, un homme que je décidais être bien faible pour
préférer la beauté à l'intelligence... J'ai même cru que le livre que j'avais
lu l'année scolaire précédente, en collection Rouge et Or était édité en deux
tomes et ma classe n'aurait pas eu le second ; à l'occasion d'un passage à
la bibliothèque de Saint Maurice j'ai découvert que l'édition de la pochothèque
arc-en-ciel était pareillement mutilée, mais pas tout à fait sur les même
choses, comme la fatale maladie de Beth, qui laissait accroire dans la
collection Rouge et Or que Beth survivait ce qui n'était pas le cas dans cette
autre édition. Le constat m'a d'abord plongée dans un abîme de perplexité, puis
poussée à relire nombre de titres dans leur version « adulte », ce
que la bibliothécaire me laissait faire sur place tant que je n'empruntais pas
le livre.
En sixième ma première révolte
ouverte contre la censure maternelle a été d'emprunter au CDI un livre qu'elle
m'avait formellement interdit de lire, Sinouhé L'Egyptien, de Mika Waltari,
publié en 1980 aux éditions Olivier Orban ; je le dévorais pendant les
cours, le livre sur les genoux, pendant les récréations, à la moindre pause, le
laissant à l'école pour ne pas risquer une de ces dévastatrices colères
maternelles où elle aurait l'occasion de me traiter de tous les noms et pas
ceux formateurs pour une petite fille.

Longtemps je suis restée perplexe
quant aux raisons qui me le faisait interdire ; c'est plus tard que j'ai
compris que le personnage de la séductrice me devait être caché, puisqu'elle
exerçait le métier de prostituée qui ruinait le jeune Sinouhé... Ce qui était
plutôt ironique d'un point de vue strictement moral parce que ma mère
lorsqu'elle était exaspérée par mon attitude me traitait quotidiennement de
pute et de salope depuis, détail que j'ignorais à l'époque, mais que j'ai fini
par découvrir à l'âge adulte, que son frère lui avait confié croire que j'avais
cherché à le séduire, lors de notre visite à Versailles. J'étais alors âgée de
huit ans, et je rêvais de devenir chevalier ou baron ; séduire un homme
qui accepté d'être mon cheval ce jour-là ne m'avait même pas effleuré l'esprit.
Mais cet individu était un homme de confiance pour mes parents, sa sœur,
surtout qui goba au fur et à mesure tout de ses racontars, sans s'apercevoir
que son seul but était de l'amener le jour où il aurait réussi à me mettre dans
son lit, si possible avant ma majorité parce qu'il n'aimait rien tant que
dépuceler les jeunes filles en fleur, il pourrait se récrier que je l'avais
provoqué.
Le malheureux avait cependant omis
dans ses petits calculs mesquins que j'étais une gamine avec un caractère trop
bien trempé pour me laisser séduire par un vieux barbon qui nous ramenait
chaque été une fille plus jeune que l'année précédente ; je l'avais fait
remarqué à ma mère lorsqu'il osa nous ramener à l'été 1986 la fille de son
meilleur ami, Bernard, qui était à ses dires tellement mûre pour son âge (seize
ans) et avec qui il s'apprêtait à partir dilapider l'emprunt effectué pour la
construction de sa maison en vacances à Tahiti : « Tu as vu ? A
mesure que lui vieillit ses nanas deviennent de plus en plus jeunes... »
ce à quoi elle m'avait répondu : « Tu n'as pas honte de dire des
choses pareilles à propos de ton oncle ?! ». Ma mère était décidée à
rester aveugle à tout concernant son frère, probablement à cause du lien
trouble qui s'était noué entre eux pendant leur enfance, à laquelle ils avaient
survécu en dépit d'un père alcoolique et porté sur l'inceste avec ses filles,
et une mère trop occupée à fuir son foyer pour s’intéresser à la moralité des
relations de ses enfants, ce que dût faire le juge aux affaires familiales
saisi par le voisinage pris de pitié à une époque où on ne se mêlait pas des
affaires de ses voisins, un homme qui plaça ma génitrice en orphelinat pour la
couper du milieu glauque dont elle venait.
En 1987, lorsqu'il fut établi que
mon oncle avait besoin d'une aide financière pour sauver sa maison inachevée,
ma mère assura avec un aplomb terrifiant que mon frère avait été abusé par son
meilleur ami lequel aurait commandé à sa fille de coucher avec et de le
contraindre à la faillite afin qu'il pût par l'intermédiaire de la banque dont
il était forcément le complice racheter la carcasse de cette maison et réaliser
une superbe affaire immobilière, que ce que j'étais entre temps devenue assez
âgé pour comprendre à quel point ce n'était pas le cas, parce que mon oncle
avait construit la maison sans tenir compte des limites de son terrain, et ce
fut seulement après une procédure judiciaire compliquée que la maison put enfin
être revendue, ce qui rendit l'opération bien plus coûteuse qu'un simple
pucelage, fut-il celui d'une enfant séduite à quinze ans.
Oh oui, la lecture me fut une
question de survie ; lorsque ce ne fut pas une simple distraction ou une
source d'apprentissage, cela constitua l'expérience de vie qui me manquait pour
apprendre à me méfier, voir à me défendre, fût-ce contre des gens aussi proches
de moi que ma famille immédiate...
Or il s'est avéré très tôt que
j'étais « différente » des autres, et pas seulement parce que mes
demi-sœurs, du premier mariage de mon père, étaient aussi mes cousines, ou
parce que perpétuelle nouvelle arrivante, j'avais de plus en plus de mal à
nouer des relations amicales avec mes camarades. Dès le primaire je me suis
avérée bavarde, fantasque, ne tenant pas en place, têtue, doté d'un mauvais
caractère, ruminant les injustices que je m'estimais avoir subi pour m'en
venger tôt ou tard, et capable de violences physiques lorsque mes
« camarades » se mettaient en tête de m'embêter, ce qui a eu
l'avantage de m'éviter de devenir un souffre-douleur alors que j'avais tout ce
qu'il fallait pour devenir bouc émissaire. Mais cela a très vite gêné le corps
professoral parce que j'avais des réactions face à l'autorité propres à
inquiéter.
Ainsi, je me moquais d'eux
ouvertement, capable comme je l'étais de répéter ce que venait de dire mon
enseignant alors que j'étais en train de lire un ouvrage ouvert sur mes genoux
à propos de tout autre chose, et si possible des sujets intellectuels
« pas de mon âge » au lieu de suivre le cours, désinvolture et
facilités dont je ne faisais pas vraiment en faire mystère devant mes
camarades.
Je me suis avérée, alors que ma mère
avait arbitrairement décidé de me faire sauter une demi-classe de cinquième et
rattraper le premier trimestre de quatrième au prétexte que comme je marchais
« bien à l'école », ça ne devrait pas me poser de problème de changer
d'hémisphère en pleine année scolaire, capable de me rebeller contre le diktat
en vigueur au Lycée Molière de Rio de Janeiro au point de rendre copie blanche
à chaque contrôle de Portugais et d'histoire-géo du Brésil, matières rendues
obligatoires pour des raisons diplomatiques, en sus des options usuelles du
programme déjà chargé de l'éducation nationale. Les décisions de mes parents
quant à nos vies devenaient chaque année plus compliquées à gérer et personne
de sensé n'aurait dû pouvoir s'attendre à ce que je suivisse des cours en langue
portugaise alors que je n'en parlais pas un mot.
C'est d'ailleurs à partir de ma
scolarisation au Brésil entre 1987 et 1989 que j'ai décroché, et pas seulement
parce que j'étais entrée dans la phase « rebelle » de l'adolescence.
La difficulté pour moi à travailler toute seule pour rattraper mon niveau dans
toutes les matières m'a découragée. Très vite j'ai cessé de m’intéresser à ce
que j'allais obtenir comme diplôme à la fin de ma scolarisation, et moins
encore à l'avenir qui serait le mien après. La pression que mes pairs me
faisaient subir parce que j'aurais fait une excellent victime de harcèlement si
je n'avais été si prompte à mettre des coups de boule lorsqu'on m'asticotait
s'additionnait à celle avec laquelle ma mère croyait sensé de m'éduquer,
m'interdisant tout contact avec les gens de mon âge au prétexte de ne pas me
laisser séduire par eux ; tout absolument tout faisait de mon quotidien un
enfer.
Sauf les livres.
Là encore, c'est la lecture qui m'a
sauvée ; je lisais tout le temps, jusqu'en marchant, pour n'accrocher le
regard de personne en me rendant au collège puis au lycée, des poches Champs
Flammarion dont mes camarades n'étaient même pas capable de déchiffrer les
titres et moins encore les noms des auteurs, lesquels me soutenaient durant
toutes les récréations en me donnant une contenance pour ne point sentir
l'ostracisme par lequel on me voulait signifier le mépris d'être ce que
j'étais.
Je lisais encore à la maison ou j'écrivais ce premier roman que je
n'ai jamais achevé mais qui m'a permis de croire que ma destinée me mènerait un
jour à être publiée et à passer chez Pivault, le seul moyen que je croyais à ma
portée pour que ma mère cessât de me traiter aussi mal et se rendît enfin
compte que non, je n'étais pas débile sous prétexte qu'à l'école je n'en
branlais plus une : je me contentais d'obtenir la moyenne pour passer dans
la classe supérieure.
Débile, pute, et trop grosse,
beaucoup trop grosse, se moquait ma mère. « Tiens viens voir
Emmanuelle ! Il y a un documentaire sur les éléphants de mer... On dirait
toi quand tu cours !!! » La lecture m'a donné le goût et l'a-propos
de la réplique ; ainsi quand je voyais cette mégère feuilleter son
Marie-Claire, et me jauger en disant : « regarde ces filles, comme
elles sont belles... T'as vu comme toi tu est moche à côté ? » je
rétorquais, acide : « Hé, il fallait pas épouser un petit gros juif
séfarade, si tu voulais une gosse aussi grande et blonde que... 'Fallait baiser
avec un Suédois ! Enfin... S'il aurait bien voulu d'une petite infirmière
aussi grossière et vulgaire que toi... ». Autant de répliques qui
aggravait la situation relationnelle que nous n'avions plus depuis longtemps.
Cette passion pour la lecture
n'explique cependant pas le moins du monde le choix que j'ai fait de poursuivre
post-bac des études universitaires en Lettres Modernes. De fait, en
sélectionnant mes vœux en fin de Terminale, pas une seule seconde je n'ai cru
que j'obtiendrais mon baccalauréat. Ma mère avait manœuvré d'ailleurs pour que
ce ne soit pas le cas ; elle m'avait inscrite en filière A1 (maths et
lettres) alors qu'avec ma maîtrise des langues ou celles du dessin j'aurais pu
obtenir un bac A2 (langues) ou A3 (arts plastiques) bien plus facilement. Je me
suis retrouvée avec un coefficient en mathématiques équivalent à celui du
Français, avec un programme de mathématiques ne différant de la filière S que
par la seule suppression des intégrales, ce qui signifiait tout simplement que
les bonnes notes que j'aurais en français serait neutralisées par la mauvais
note à laquelle j'étais condamnée en maths.
Après mon bac de français, mes
notes, 8/20 à l'écrit coefficient 3 et 14/20 à l'oral coefficient 2 m'ont
décidée à me donner les moyens de redoubler ma terminale, avec d'autant plus
d'espoir, alors que mes parents se séparant, je changeais une nouvelle fois
d'établissement scolaire, quittant la Loire-Atlantique et ma mère pour le Val
d'Oise, y suivant mon père. Je n'ai donc rien fait pour avoir mon bac et je
pensais pouvoir changer de filière afin de l'obtenir avec mention l'année
suivante. Même ma mère avait parié avec moi une caisse de champagne que je
n'aurais jamais mon bac, jubilant en voyant mes notes de français...
Mais j'avais sans doute beaucoup
trop lu pour rater où j'aurais dû échouer. J'ai eu mon bac, au rattrapage, et
sans véritable effort intellectuel, ma mère ne m'a pas payé cette fameuse
caisse de champagne parce qu'elle était mauvaise perdante, mais pis : je
me suis retrouvée acceptée en première année de DEUG de droit, sans possibilité
de changer le cours de ma vie, parce que c'était le premier vœu que j'avais
inscrit en copiant sur une camarade de classe le jour où nous avions dû
formuler nos désirs post-bac sur minitel. J'ai vite compris que je n'avais
aucune affinité avec le droit, mais je me suis alors heurté à la bêtise de mon
père, qui avait décidé que je n'avais pas le droit (sic) d'abandonner mon choix
ainsi. Il a fallu que je le menace de procès pour qu'il cédât et acceptât de me
voir changer de filière, ce qu'il n'admit qu'à la condition que je restasse
dans la même université, celle de Cergy-Pontoise. L'administration
universitaire, elle, m'a donné le choix entre géographie et lettres modernes,
et j'ai accepté le cœur lourd la seconde option, parce que j'aimais lire depuis
toujours et que quitte à poursuivre des études mieux valait que je le fisse
dans une matière que j'étais susceptible de maîtriser.
Ma mère m'avait fixé comme objectif
de devenir le docteur qu'elle n'avait pu devenir ; qu'à cela ne tienne, je
pouvais devenir docteur, mais ce serait ès Lettres, pour la narguer. Je n'ai
pas pu aller plus loin que l'obtention de ma maîtrise, avec mention. La maladie
contre laquelle je n'avais pas le moins du monde conscience de lutter pied à
pied rendait mon quotidien de plus en plus compliqué à gérer ; j'étais
anxieuse, agressive, sujette à la dépression, émotionnellement instable, et le
respect de l'autorité que je n'avais pas appris à l'école devenait désormais
une rébellion à l'autorité qui découragerait bientôt d'éventuels employeurs...
Lorsque je suis arrivée après la
cession de septembre avec l'assurance que j'avais eu ma maîtrise, ma mère a
proclamé que ce n'était pas possible, je mentais. Elle ne me croirait que
lorsqu'elle verrait le diplôme, ce que je n'aurais pas pu produire avant
l'année suivante, les diplômes n'étant édités qu'une fois par an, après la
session de juin. Je lui ai rétorqué que moi, je croirais qu'elle avait eu son
diplôme d'infirmière que le jour où elle serait capable de le produire et j'ai
abandonné mes études, comprenant que rien au monde ne me ferait jamais admirer
à défaut d'aimer de cette trop exigeante femme si peu faite pour enfanter. J'ai
été tellement dégoûtée que j'ai même attendu 2010 pour réclamer au rectorat de
Versailles le diplôme qui validait mon niveau scolaire afin d'avoir le droit de
passer le concours administratif de rédacteur, que j'ai abandonné avant de
l'avoir tenté, trop anxieuse et trop dépressive pour y parvenir.
Les livres n'ont jamais cessé d'être
les êtres vivants les plus importants de ma vie.
Ainsi, un des hommes que je me suis
efforcée de séduire pour obtenir cette vie normée que mes parents m'auraient
tellement voulu voir avoir, enfin casée, c'est-à-dire mariée, avec un enfant
virgule deux à materner en plus de l'époux, ce dont je me savais incapable, est
un jour rentré du travail, il a considéré ma bibliothèque les poings sur les
hanches et là, il a décrété : « Bon. Ça prend trop de place... On va
les donner à la bibliothèque de Vernouillet ». Alors que cet homme m'avait
engrossée alors que je lui avais dit ne pas vouloir devenir mère de mes propres
enfants, ce qui vu la lignée génétique d'alcooliques incestueux dont j'étais
issue côté maternel pouvait se comprendre, pour ne rien dire de l'exemple
maternel qui avait réduit mon désir de maternité à quia, cet homme auquel
j'avais tenu tête en avortant, cet homme qui réduisait peu à peu mes libertés,
cet homme qui exigeait de moi des pratiques sexuelles que je ne voulais pas
vivre, cet homme m'avait empêchée tant qu'il l'avait pu de rédiger mon mémoire
de maîtrise, parce qu'une licence c'était déjà trop par rapport à lui qui
n'avait eu qu'un bac force de vente, cet homme qui couchait avec son ex pendant
que je tenais le vidéoclub dont il était le si fier propriétaire, ce n'est que
lorsqu'il m'a parlé de se débarrasser de mes livres que j'ai eu un déclic.
Il n'avait pas fini eu le temps de
me demander de voir avec la bibliothèque municipale dès que possible que
j'avais mon père en ligne sous ses yeux ébaubis : « allô, Papa ?
Ouais, j'ai besoin de toi. Demain. Il faut que tu viennes avec la remorque, et
que tu emmènes mes livres. Si, si, demain. Matin. Bon alors en début
d'après-midi ; ce n'est pas si loin, Vendôme... Si si. Pourquoi ?
Mais parce que je quitte Laurent. Oui, définitivement. Ah non. Non, non, c'est
fini. Il veut donner mes livres, je ne vais pas rester avec un homme qui n'aime
pas les livres, ce n'est pas possible. » Dans la foulée, j'appelais mon ex
pour qu'elle récupère le chat que nous avions adopté ensemble à la fin de mon
année de licence, et que mon futur ex me suppliait de lui laisser, et enfin je
contactais mon meilleur ami pour savoir s'il pouvait m'héberger : le
lendemain c'était un Laurent hébété par la rapidité de ma décision qui me
regardait l'abandonner sans un regard en arrière, tous mes livres saufs en
route pour Vendôme.
Cela m'amuse toujours de penser que
si ce type n'avait pas voulu se débarrasser de mes précieux ouvrages, j'aurais
peut-être fini par accepter tout de lui, voire n'importe quoi...
Lorsqu'en 2009 je me suis précipitée
sur les routes de France pour y errer onze jours et douze nuits, guidée par des
hallucinations et des intersignes que personne d'autre que moi ne percevais, je
suis partie un soir de mars de mon domicile dans le Cantal en voiture en pyjama
sans un balot de vêtements, certes, mais avec tous les livres grand format les
plus précieux à mes yeux : de mon Mazenod l'Art de l'Egypte Ancienne, à
mes albums de calligraphie de Hassan Massoudi, en passant par ma première
édition de Sinouhé l'Egyptien, mon manuel scolaire « Littérature
2.Techniques » publié chez Magnard, mon Thésaurus éditions Larousse, ma
série de jeux vidéo favorite, Myst, et tous les opus suivant, dont le gameplay
consiste à voyager de livre en livre...

Le livre, toute ma vie est placée
sous le signe du livre, depuis toujours. Je suis restée bénévole au Secours
Populaire Français pendant neuf années, malgré la façon dont j'y étais (mal)
traitée parce que ma fonction y était de trier les dons de livres et je récupérais
nombre de ceux qui auraient été jetés, en trop mauvais état pour être
commercialisés, quand je n'achetais pas de un à cinq euros la pièce les
ouvrages mis en rayon en boutique solidaire... Nombre de femmes ouvrent leur
placard, considèrent leur garde robe et soupirent : « Oh je n'ai plus
rien à me mettre... Je vais aller faire les soldes, tiens ». Moi, je
regarde les piles et les rayonnages entiers de bouquins que j'ai et je
panique : « Oh mon dieu ! Quelle horreur, quelle
indignité !! Je n'ai plus rien à lire !!! Vite il faut que j'aille en
librairie et en recyclerie... »
Je suis inscrite en médiathèque,
cela va sans dire, où j'emprunte pour me plonger dans la fiction : hier
soir, je lisais un troisième opus de Hubert Haddad, j'en suis à la trente-septième
page de Première neige sur Pondichery, me délectant de son style léché et
inimitable, après avoir lu Casting Sauvage et Le peintre d'éventail, sublime
stylistique francophone... Cela m'a réconcilié avec la littérature, après la
déception ressentie à la lecture de 11h02, le vent se lève de Sacha Bertrand,
un ouvrage de science-fiction qui m'a passablement irrité, parce que le
personnage de Myriam n'est pas une femme, mais un homme ; elle a des
réactions vis-à-vis du vivant qu'aucune femme n'aurait, pas même ma mère... Cet
auteur aurait dû lire les enfants de la Terre de Jean M. Auel pour avoir une
idée de la façon dont une femme se relie à son environnement, même pour assurer
sa survie.
Tous les matins, après mes exercices
de maths sur DS (Entraînement Cérébral du Docteur Kawashima 1&2), j'ai pris
l'habitude pour retrouver ma vue (laquelle se dédouble lorsque je passe plus de
dix minutes concentrée sur un trop petit écran lumineux) de lire à haute voix
un ouvrage intellectuel ; ainsi par exemple à l'heure actuelle je suis à
la page 188 de l'édition au livre de Poche de Femmes qui courent avec les loups
de Clarissa Pinkola Estés, où commence le chapitre 5, lequel commence par un
conte intitulé « la femme squelette : affronter la nature de vie/mort/vie
de l'amour », un ouvrage que j'ai acheté d'occasion chez Simone, ma
libraire préférée de Pont-Château.
J'achète rarement neuf, à cause de
mon revenu, qui dépend tout entièrement de l'allocation adulte handicapé depuis
que j'ai été rattachée à la maison des personnes handicapées de
Loire-Atlantique, mais cela m'arrive ; ainsi, je me suis faite
terriblement plaisir, en faisant l'acquisition en novembre dernier de Queens -
l'art du Drag dans le monde, un recueil de photographies de Elodie Petit, commentées
par Paloma, la gagnante de la première saison de Drag Race France, une émission
dont je suis devenue fan alors que je n'ai pas de télévision ni d'abonnement
internet, ayant des amis qui
téléchargent sur le service public ce que j'ai désespérément envie de voir
lorsque la promotion en faite sur France Inter.

France Inter est la seule radio que
j'écoute, via la bande FM, avec un poste de radio ; de mon réveil avec le
cinq sept de Mathilde Munoz jusqu'à ce que je l'éteigne vers 21h05, après La vingtième
Heure et peu avant l'émission de Michka Assayas (désolée pour l'orthographe si
elle est fantaisiste, je n'ai aucun moyen de la vérifier avant d'envoyer ce
courrier), afin d'apaiser mon humeur pour trouver plus facilement ce sommeil
qui me fuit si facilement ; toute ma journée se déroule avec en fonds
sonore les génériques d'émissions qui scandent le passage des heures à l'instar
d'une religieuse dont le quotidien est sonné de matines à vêpres. Il est des
humoristes que je guette avec religiosité, Charline Van Hoenecker, du lundi au
jeudi vers 9h45 tous les jours hors vacances scolaires ou elle est souvent
remplacée par Mao Drama dont j'adore le franc-parlé de Bimbo intellectuelle,
François Morel le vendredi à 8h55 Sophia Haram le mardi vers 8h55, dont la
« relance de Benjamin Duhamel » me fait toujours immanquablement
sourire par sa piquante ironie... J'aime entendre juste après le dernier flash
météo du cinq sept les chroniques de Daniel Morin dont je suis toujours ravie
d'avoir une seconde dose pendant la première semaine des vacances scolaires, à
7h55... Toute la journée, du lever au
coucher.
Le Cinq Sept, parfois précédé
lorsque je suis en phase d'insomnie d'une rediffusion du Very good trip de la
veille, La grande matinale, où Nicolas Demorand nous manque tant...

...Grand bien
vous fasse, la bande originale, que je n'écoute pas tous les jours, cela dépend
des humoristes et des invités, le jeu des mille euros juste avant le treize
heures, La terre au carré, Affaires
sensibles parfois si ça ne parle pas d'un meurtre non élucidé, d'un serial
killer ou d'un énième féminicide, autant de sujets qui m'agacent, alors que
j'aime beaucoup lorsque Fabrice Drouet nous replonge dans la politique et la
société des décennies précédentes, Zoom Zoom Zoom (oups) Zen, bien sûr,
(private joke dont seuls les auditeurs attentifs connaissent l'origine - Ai-je
déjà écrit à quel point Nicolas Demorand me manquait ? Ah oui, désolée. Il
doit vraiment me manquer, mais Madame Paracuelos le remplace avec une maestria professionnelle que j'admire), le dix-huit vingt avec Fabienne Synthesse (Sainte
Esse ? Ceintèce... Je ne sais pas. J'aime la première orthographe parce
qu'elle se rapproche de Synthèse, le plus beau compliment que l'on puisse
adresse à une journaliste lorsqu'on se trompe sur l'orthographe de son nom,
surtout lorsque c'est la meilleure de ses qualités), la Vingtième heure, qui se
déroule la vingt-et-unième heure de la journée, mais Grand Canal était un nom
déposé, alors il a fallu changer... France Inter est une amie chère, ce
bout de famille que je n'ai pas, une dame de compagnie raisonnable avec qui je
peux débattre de tout et de rien, raillant les opinions de Dominique Ceux,
après avoir acquiescé à l'édito de Patrick Cohen, beuglant à travers mon salon
les réponses au jeu des mille euros, pendant que je cuisine ou fais la
vaisselle, m'insurgeant contre l'opinion de tel invité d'extrême droite en lui
intimant d'aller voir chez Quand les dieux rôdaient sur la terre si les
migrants y sont et à défaut d'y trouver son point P ça nous fera des vacances à
nous si cela ne lui en fait pas à lui, pleurant à chaudes larmes en découvrant
l'ampleur de la dernière répression de la population en Iran, le nombre de
morts en Ukraine ou en Palestine, hurlant à mort en couvrant que des centaines
de macareux ou de dauphins ont été découverts sur le golfe de Gascogne et tout
le long de la façade Atlantique, parce que je n'ai que trop conscience de ce
que cela signifie, gueulant contre Trump et Netanyaou en découvrant qu'ils ont
remis ça, ces deux biiiip de biiiiiiiiip, biiiip, biiip
biiiiiiiiiiiiiiiip !!!
Dans mon état psychiatrique, je ne
pourrais rien supporter de tout cela si je devais le voir sur internet ou à la
télévision ; c'est parce que ce sont des voix familières en qui je fais
confiance les yeux fermés qui me présentent le meilleur et le pire du quotidien
que je peux rester connectée au monde sans les outils devenus indispensables à
tout un chacun. Les pinailleries du Masque et la plume, les railleries du
Bistroscopie, les rimailleries des admirations littéraires de tout autre acteur
que Fabrice Luccini... Que cette grille de programmation m'aide à trouver la
vie belle et supportable, quand tout se délite et le sol se dérobe sous mon
esprit redevenu si brusquement chagrin...
Et c'est précisément la raison qui
me pousse alors que les livres sont toute ma vie, et France Inter mon seul
horizon quotidien à ne pas présenter ma candidature comme juré du prix France
Inter. Je suis bipolaire, dans l'impossibilité d'être médicamentée pour
prévenir la manie ou gérer la dépression, et il a fallu que je découvre d'année
en année les meilleures façons de vivre ce handicap sans me laisser totalement
embarquer par lui.
Ma dernière crise de manie en 2016,
au cours de laquelle la gendarmerie m'a ramassée en robe blanche pied nus à
plus de cinq kilomètres de mon domicile en train de chercher la voie du milieu
sur la ligne blanche de la D773, a été en partie provoquée par mon incapacité à
lâcher mon clavier pour guetter et répondre trollerie sur trollerie aux haters
venus m'expliquer que je n'avais pas le droit d'avoir une opinion à propos de
la révélation des pyramides, un documentaire conçu par non pas un mais deux
nœud-nœuds pour un public de nœud-nœuds tous plus nœud-nœuds les uns que les
autres, qui mesurent des pyramidions au rouleau de PQ ce qui leur permet de déterminer
que le mètre existait depuis l'Antiquité, entre autre nœud-nœud-teries que j'ai
vu dans ce documentaire décidé à prouver que les pyramides d’Égypte et
d'ailleurs prouvent (chuchotis) que nous ne
sommes pas seuls...
Graphomane j'ai alors écrit article
sur article sur différents de mes blogs, démontrant que non seulement d'un
strict point de vue scientifique on était sur du très grand n'importe quoi pour
la matière du documentaire mais encore Patrick Machin et Bidule Grimaud
trichaient sur leur page facebook, où ils avaient acheté des vues pour se
donner une importance qu'ils n'avaient pas, impression d'écran à l'appui, et
j'ai fini par fondre un plomb, épuisée par le manque de sommeil.
Depuis il n'y a plus internet à mon
domicile et je refuse d'avoir un smartphone. Lorsque j'ai besoin de faire des
choses via internet, je dois me rendre à l'espace France Services de mon
village, mon temps d'usage est limité à une heure et je dois prendre
rendez-vous la minimum la veille pour le lendemain, sachant que l'espace n'est
plus ouvert que les mardis et les jeudis, matinées exclusivement.
Je pense que c'est cela plus que le
reste qui m'empêcherait d'être un bon juré : comment débattre avec les
autres à distance sans avoir un accès à internet ? Je n'aurais pas non les
moyens financiers de me rendre à la maison de la radio par transport en commun
depuis mon village au fin fond de la Loire-Atlantique. Sans même évoquer ces
petits soucis pragmatiques, comment pourrais-je imposer un handicap qui m'a
valu d'être virée de mes activités de bénévole du SPF de Pont-Château à
d'autres membres du jury ? Comment oserais-je l'imposer à un auteur aussi
célèbre que Monsieur Laurent Mauvinier, un prix Goncourt, qui plus est ?!
C'est donc avec un immense regret
que malgré mon amour insensé des livres qui me portent depuis que j'ai appris à
les saisir à quatre pattes, mon amour déraisonnable de France Inter qui est la
fidèle compagne des mes jours et de mes nuits sept jours sur sept depuis tant
d'années, pour laquelle je suis fière de payer des impôts (si je suis non
imposable de par la modestie de mon revenu, je n'en participe pas moins
pécuniairement au financement du service public à travers la TVA réglée à
chacun de mes achats) parce que c'est le dernier service public qui reste à
notre portée, dans nos campagnes, où les accueils administratifs se regroupent
et finissent à vingt kilomètres de chez soi, quand ce n'est pas soixante, ce
qui en bus signifie deux heures de route pour s'y rendre et autant pour
revenir, où nous subissons ce que signifie l'expression « désert
médical » pour tout ; je n'ai plus de psychiatre depuis 2020 et plus
de médecin traitant depuis la fin 2024, et si j'ai besoin d'un détartrage ou de
soigner une carie, j'ai quatre à six mois d'attente parce que les dentistes
sont devenus plus rares que les chevaux borgnes de monsieur Socrate...
Où en étais-je ?... Ah oui.
C'est donc avec un immense regret que malgré tout ce qui me qualifie pour
devenir juré du prix Livre Inter sous la présidence de Monsieur Mauvinier, je
suis dans l'obligation d'y renoncer malgré le plaisir insensé que m'aurait
procuré lectures et débats avec quelques uns de mes contemporains.
Je vous remercie de l'attention que
vous avez porté à ce très long courrier, en espérant qu'il n'aura pas été trop
soporifique, et je vous prie de recevoir l'assurance de mes salutations les
plus sincères. Amusez-vous bien ; j'aurais quant à moi sûrement l'occasion
d'emprunter ou d'acheter (en seconde main, désolée) le récipiendaire du prix
Inter de cette année.