France : nette augmentation des signalements de violences conjugales pendant le confinement

Des collectifs féministes posent des collages comme celui-ci partout, sur les murs de Paris. Ici, le mot "violence" a été collé le 31 octobre 2019, en protestation aux violences faites aux femmes.
Des collectifs féministes posent des collages comme celui-ci partout, sur les murs de Paris. Ici, le mot "violence" a été collé le 31 octobre 2019, en protestation aux violences faites aux femmes.
AP Photo/Kamil Zihnioglu

La Mission interministérielle pour la protection des femmes victimes de violences et la lutte contre la traite des êtres humains (MIPROF) a publié mercredi 29 juillet un rapport analysant les violences conjugales pendant le confinement. Le résultat est sans appel : une nette augmentation des signalements de violences a eu lieu pendant cet enfermement dû à la pandémie de coronavirus.

C'est le ministère de l'Égalité entre les femmes et les hommes, par l'intermédiaire de Marlène Schiappa, qui a chargé la MIPROF et l’auteure de ce rapport, Elisabeth Moiron-Braud, d’analyser les signalements pour violences conjugales pendant le confinement.

Entre mi-mars et le 10 mai, veille du déconfinement, le numéro 3919 (numéro destiné aux femmes victimes de violences) a reçu 44 235 appels. Une augmentation qui a connu un véritable pic en avril 2020, avec près de 30 000 appels pour le mois, soit trois fois plus qu'en février ou mars (voir graphique).

Les appels vers le 3919 ont connu une nette augmentation depuis mi-mars.
Les appels vers le 3919 ont connu une nette augmentation depuis mi-mars.
© MIPROF

En 2019, le 3919 avait comptabilisé environ 96 000 appels reçus, contre 66 824 en 2018, et 61 280 en 2017. Et pourtant, une baisse générale avait été constatée les deux premières semaines du confinement. 

Le confinement, révélateur des violences conjugales

Selon Elisabeth Moiron-Braud, secrétaire générale de la mission et auteure du rapport, cette augmentation n’est pas une surprise. “Ces demandes étaient déjà en nette hausse suite au Grenelle sur les violences conjugales en novembre dernier, déclare-t-elle. Cette courbe ascendante a continué, et les associations nous l’ont confirmé”.

Cependant la secrétaire générale tient à préciser que le confinement n’a pas rendu les hommes plus violents - il a plutôt mis en lumière cette violence conjugale : “Le confinement n’a pas été déclencheur de violences, mais plutôt un révélateur”, explique-t-elle. 

Le mois d'avril a connu le plus gros pic d'appels au 3919.
Le mois d'avril a connu le plus gros pic d'appels au 3919.
© MIPROF

Certaines femmes, déjà suivies par les associations, ont appelé très tôt le 3919, car “elles avaient peur”, explique Elisabeth Moiron-Braud. “Ces femmes ont appelé presque préventivement”, précise-t-elle, en indiquant que sa mission concerne les violences conjugales dans les couples hétérosexuels, mais aussi LGBT. “Les données sont minimes concernant ces derniers, mais il était important de les inclure aussi dans nos enquêtes”, détaille-t-elle. 

Néanmoins, ce qui apparaît comme une nouveauté concerne plutôt les “premiers appels”. En effet, de nombreuses femmes n’ayant jamais signalé de violences auparavant l’ont fait pour la première fois pendant ce confinement. “Les différentes plateformes ont toutes été sollicitées massivement pendant cette période”, explique Elisabeth Moiron-Braud.

"Libération silencieuse de la parole"

Parmi ces points d'appels, on retrouve bien entendu le 3919, numéro national de référence pour les femmes victimes de violences. Mais d'autres numéros ou sites en ligne ont aussi élargi leurs capacités et spécialités pour s'adapter à ces demandes.

Le 116 006, numéro d'aide aux victimes en tout genre, a pris plus d'appels signalant des violences conjugales, tout comme la plateforme en ligne “Arrêtons les violences”, spécialisée habituellement dans les violences sexistes et sexuelles. Les chats avec des représentants de force de l’ordre sur cette dernière ont été “multipliés par 4,4 par rapport à 2019”, indique le rapport. 

“C’est ce que nous avons appelé ‘la libération silencieuse de la parole’. Ce genre de plateforme est l’outil le plus adapté à ces femmes, pendant le confinement”, détaille Elisabeth Moiron-Braud.

Mais la secrétaire générale tient à préciser : “Ces premiers appels ne veulent pas dire que les violences n’existaient pas auparavant dans la vie de ces femmes. Les associations nous le confirment. Elles étaient déjà là”. Le confinement a été un révélateur de violences conjugales mais aussi un aggravateur. “En temps normal, ces femmes ont une vie sociale, avec des lieux refuges. Elles vont au travail, voient leurs amies. Pendant le confinement, il n’y avait plus rien de tout cela. La peur de la violence était très présente”, raconte Elisabeth Moiron-Braud. 

D’autres plateformes que celles déjà mentionnées ont été adaptées pour faciliter le signalement de violences, comme le 114, numéro d’appel pour les sourds et malentendants. Selon le rapport, entre le 1er avril et le 3 mai 2020, “le 114 a traité 2038 dossiers de violences intrafamiliales”.

Le rapport de la MIPROF ne rend cependant pas compte des chiffres du ministère de l’Intérieur ou de la Justice, pas encore disponibles au moment de sa rédaction. La secrétaire générale s’attend à une confirmation de cette tendance : “Je pense vraiment que quand on aura les chiffres de ces institutions, ils confirmeront que le confinement a été un facteur d’aggravation de ces violences conjugales”.  

L’autre particularité que l’on retient de ce rapport, ce sont les signalements faits par les tiers. Voisins, familles, voire amis ont contacté les différents supports, ou la police et gendarmerie pour alerter de situations violentes. Le rapport indique une augmentation des interventions à domicile pour différend familial de 42 % par rapport à 2019. “Cela s’explique aussi par les mesures prises dès le début du confinement”, précise Elisabeth Moiron-Braud. “Le ministère de l’Intérieur avait donné l’ordre de faire systématiquement des interventions à domicile pour ce genre de signalements”, poursuit-elle.

Les interventions à domicile pour différend familial dont augmenté de 42 % par rapport à 2019.
Les interventions à domicile pour différend familial dont augmenté de 42 % par rapport à 2019.
© MIPROF

Selon Elisabeth Moiron-Braud, “la majorité des dossiers arrivés au ministère de la Justice ont engendré des défèrements, (90% des faits de violences enregistrés) et ont donné lieu à des poursuites judiciaires (surtout via des comparutions immédiates)”. En effet, pendant le confinement, les seules affaires que les tribunaux continuaient à traiter étaient celles relatives à des conflits intrafamiliaux. “La réponse pénale a été assez forte”, estime Elisabeth Moiron-Braud.

Garder ces lieux refuges

C'est surtout la création de “lieux refuges” dans les centres commerciaux locaux et pharmacies de quartier qui a satisfait la secrétaire générale. “Il y a eu un investissement de la société civile extraordinaire, nous dit-elle. On nous disait au début que ça ne marcherait pas, que les femmes victimes de violences n’iraient pas dans ces commerces pour cela. Mais à force de communiquer là-dessus, ça a fonctionné. Les associations nous l’ont dit, de nombreuses femmes qui les ont contactées avaient vu des affiches dans des supermarchés”, défend Elisabeth Moiron-Braud, félicitant "l'élan de solidarité", de la population.

On peut alors se demander s’il ne faudrait pas, à long terme, garder ces dispositifs mis en place de manière exceptionnelle, pour améliorer la prise en charge de ces femmes ? C’est en partie ce que préconise Elisabeth Moiron-Braud. “Peut-être pas de manière définitive, mais il faudrait pouvoir les appliquer de temps en temps”, déclare-t-elle. Les prises de contacts auprès des pharmaciens ou dans les commerces de proximité ont la préférence de la secrétaire générale. “Il faut bien sûr que ces commerçants soient d’accord. Mais de manière générale, il faudrait régulièrement faciliter l’existence de ces espaces où les femmes peuvent prendre contact avec les associations”, estime Elisabeth Moiron-Braud.

  • (Re)voir Isabelle Rome, magistrate et Méghanne Bonno, présidente de l'association "la Ligue 225" à Abidjan : "La mobilisation a bien mis en exergue cet état de dépendance dans lequel le conjoint violent place sa compagne" :